Deuxième article de notre série d’approfondissement sur la COP30

La COP30 de Belém restera dans les annales comme le sommet des occasions manquées. Alors que près de 80 pays espéraient un plan d’action concret pour accélérer la transition énergétique, le projet d’accord brésilien publié vendredi matin a provoqué une vague d’indignation en omettant toute référence claire à la sortie des énergies fossiles.

La feuille de route fantôme : chronique d’un échec annoncé

L’ouverture du sommet avait pourtant été marquée par un moment d’audace politique rare. Le président Lula lui-même avait appelé les dirigeants mondiaux à préparer une feuille de route pour « dépasser la dépendance aux combustibles fossiles ». Un signal fort, porté ensuite par la ministre de l’Environnement Marina Silva, qui a tenté de fédérer une coalition ambitieuse réunissant le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, le Danemark, la Colombie et le Kenya.

Pourtant, lorsque le projet d’accord de sept pages a été dévoilé aux premières heures de vendredi, la déception a été à la hauteur des espoirs suscités. Le texte proposait un « Accélérateur mondial de mise en œuvre » volontaire et une « Mission Belém vers 1,5°C », mais aucune mention d’un processus structuré pour organiser la transition énergétique.

« Nous sommes confrontés à la réalité d’un scénario sans accord », a déclaré Wopke Hoekstra, commissaire européen au climat. « Comment quelqu’un qui lit cela à travers le monde pourrait-il ne pas être profondément déçu ? »

La réaction n’a pas tardé. Un groupe de 36 pays, de la Colombie à Palau en passant par le Royaume-Uni, a publiquement rejeté le texte, dénonçant une approche « à prendre ou à laisser » de la part du Brésil. « Nous ne pouvons pas soutenir un résultat qui n’inclut pas de feuille de route pour mettre en œuvre une transition juste, ordonnée et équitable hors des combustibles fossiles », peut-on lire dans leur lettre commune. « Un véritable leadership exige de présenter un texte qui fait progresser la réponse mondiale à la crise climatique, pas un qui abaisse les attentes pour accommoder les plus réticents. »

Les forces en présence : un bras de fer géopolitique

Derrière cette impasse se dessine une géographie politique claire. D’un côté, une coalition de pays développés et de nations particulièrement vulnérables au changement climatique pousse pour des engagements contraignants. De l’autre, les grands producteurs d’hydrocarbures et certaines puissances émergentes érigent des lignes rouges infranchissables.

L’Arabie Saoudite et les États du Golfe, enhardis par le retrait américain de l’Accord de Paris sous Donald Trump, refusent catégoriquement tout nouveau mécanisme contraignant. La Chine et la Russie se rangent également du côté des opposants à toute obligation formelle. Face à cette résistance, le président de la COP30, André Corrêa do Lago, s’est retrouvé dans une position impossible : « Nous savons tous combien il est difficile d’atteindre un consensus », a-t-il reconnu vendredi devant les délégués.

« Si nous continuons avec les combustibles fossiles, nous resterons coincés dans le passé », prévient Ali Mohamed, envoyé spécial du Kenya pour le climat. « Mais nous ne pouvons pas simplement faire la transition immédiatement. » Cette tension entre urgence climatique et réalités économiques traverse l’ensemble des négociations.

Face à l’échec du texte initial, le président Corrêa do Lago a finalement promis samedi la création d’une feuille de route sur la transition juste hors des fossiles, qui se poursuivra sur l’année à venir. Une promesse qui a reçu des applaudissements nourris, mais qui reste bien en deçà du plan formel et intégré aux processus de la COP que réclamaient les pays ambitieux.

L’offensive d’ExxonMobil : quand le loup propose de garder la bergerie

Si les négociations officielles patinent, l’industrie fossile, elle, ne reste pas inactive. Lors d’un événement en marge de la COP30, Darren Woods, PDG d’ExxonMobil, a présenté une vision qui a de quoi inquiéter les défenseurs du climat : un nouveau système de comptabilité carbone baptisé « Carbon Measures ».

Sa proposition ? Abandonner le protocole actuel de calcul des émissions de gaz à effet de serre pour se concentrer uniquement sur les émissions directes des entreprises, évacuant ainsi les émissions dites « Scope 3 » – celles générées par l’utilisation des produits vendus. En clair, la combustion d’essence par les automobilistes ne serait plus comptabilisée dans le bilan d’ExxonMobil.

« Je crois fermement que 20% des produits ou services causent 80% des émissions », argumente Woods. « Commençons par nous concentrer sur ceux-là. » Le nouveau mécanisme comptable serait une « première étape critique » qui transférerait la responsabilité vers la personne ou l’entreprise qui brûle un carburant comme l’essence, plutôt que vers l’entreprise qui le produit.

L’argumentaire se pare des atours de la rigueur scientifique : éviter le double comptage, améliorer la précision des calculs d’intensité carbone au niveau des produits. BlackRock’s Global Infrastructure Partners, le géant chimique BASF et la Banco Santander soutiennent déjà l’initiative.

Mais pour les défenseurs du climat, cette proposition n’est qu’une nouvelle tactique de retardement. En fait, Exxon a été le plus grand émetteur coté au monde!

Le système actuel de double comptage ? Une fonctionnalité, pas un bug, rétorquent ses défenseurs. Lorsque plusieurs entités assument la responsabilité des mêmes émissions, les chances qu’elles travaillent ensemble pour les réduire augmentent.

ExxonMobil prévoit d’investir 30 milliards de dollars dans les technologies bas carbone d’ici 2030, mais en privilégiant des activités comme la capture de carbone et l’hydrogène qui peuvent coexister avec les combustibles fossiles plutôt que les remplacer. Une stratégie que contestent aujourd’hui même ceux qui ont popularisé la capture de carbone au début des années 2000.

Perspectives : un an pour transformer les promesses en actes

Le sommet de Belém s’est achevé en prolongation, après qu’un incendie a forcé la fermeture du site de la conférence jeudi après-midi pendant plusieurs heures. Une métaphore involontaire mais éloquente de l’état des négociations climatiques mondiales.

La feuille de route promise par le président brésilien devra se concrétiser au cours de l’année à venir. L’enjeu est colossal : convaincre les pays en développement d’éviter le modèle de développement traditionnel basé sur les fossiles, tout en résistant aux pressions potentielles des États-Unis de Trump.

Mais rester silencieux sur les combustibles fossiles ne suffit pas. Près de 200 pays ont accepté à Dubaï en 2023 d’éliminer progressivement les combustibles fossiles. Mais cet accord masque une division profonde et persistante sur la question. Le défi de la COP30 était de transformer cet engagement en actions concrètes. Sur ce point, le verdict est sans appel : Belém n’a pas été à la hauteur.

Alors que le monde continue de se réchauffer et que les événements climatiques extrêmes se multiplient, la question n’est plus de savoir si nous sortirons des énergies fossiles, mais à quelle vitesse et à quel prix. La COP30 avait l’opportunité de fournir des réponses. Elle n’a offert que de nouvelles questions et des promesses différées. L’horloge climatique, elle, continue inexorablement de tourner.


Cet article fait partie d’une série d’analyses approfondies sur la COP30 publiée par le blog des Ateliers du Futur.