Troisième article de notre série d’approfondissement sur la COP30

Au cœur de l’Amazonie, à Belém, la COP30 devait être le sommet des forêts. Le Brésil avait placé la protection des écosystèmes forestiers au centre de son agenda climatique, avec une initiative phare : le Tropical Forests Forever Facility (TFFF). Entre promesses ambitieuses et réalités financières, entre innovation et compromis, ce nouveau mécanisme de financement illustre à la fois les progrès et les limites de la gouvernance climatique mondiale.

« Les forêts valent plus debout qu’abattues » : une évidence qui peine à se financer

« Les forêts valent bien plus debout qu’abattues », a déclaré le président Luiz Inácio Lula da Silva lors du lancement officiel du fonds dans la ville amazonienne de Belém. Une formule simple, presque évidente, qui résume pourtant l’un des défis les plus complexes de notre époque : comment rémunérer les pays qui choisissent de préserver leurs forêts plutôt que de les exploiter ?

Le TFFF représente la tentative du Brésil de répondre à cette question en créant un mécanisme financier innovant destiné à soutenir la conservation des forêts tropicales menacées dans le monde entier. Selon Lula, cette initiative « sans précédent » pourrait jouer un rôle pivot dans la protection forestière, les politiques climatiques actuelles et la finance verte demeurant insuffisantes face à l’ampleur du défi mondial.

L’ambition initiale était à la hauteur des enjeux : lever 25 milliards de dollars de contributions qui, grâce à un effet de levier financier, devaient créer un véhicule d’investissement de 125 milliards de dollars. Un montant colossal, mais cohérent avec l’urgence de préserver les « poumons de la planète » que sont les forêts tropicales, véritables puits de carbone essentiels à la régulation du climat mondial.

La Norvège en première ligne, mais un écart persistant

La réalité s’avère plus modeste que l’ambition. À l’issue de la COP30, environ 5 à 6 milliards de dollars ont été promis – soit à peine 20% de l’objectif initial. Un chiffre qui peut sembler décevant, mais que les ministres brésiliens préfèrent présenter comme un point de départ encourageant.

La Norvège s’est positionnée comme le partenaire clé de cette initiative, avec un engagement substantiel d’environ 3 milliards de dollars sous forme de prêts étalés sur 10 ans. Ces fonds seront déboursés progressivement jusqu’en 2035 et devront être remboursés d’ici 2075, offrant ainsi une vision à très long terme de l’investissement dans la conservation forestière.

Mais l’engagement norvégien n’est pas inconditionnel. Oslo a fixé trois conditions strictes qui révèlent les précautions prises par les investisseurs :

  • Le TFFF doit obtenir au moins 100 milliards de couronnes norvégiennes (9,8 milliards de dollars) d’autres donateurs d’ici 2026
  • La Norvège ne fournira pas plus de 20% du financement total du fonds
  • Le modèle de financement doit démontrer sa durabilité et maintenir un niveau de risque acceptable

Ces conditions transforment l’engagement norvégien en un pari sur la capacité du Brésil à mobiliser d’autres investisseurs. Une pression supplémentaire pour Brasília, mais aussi un levier potentiel : si d’autres pays suivent l’exemple norvégien, l’effet boule de neige pourrait permettre d’atteindre des montants bien plus élevés.

Une coalition en construction

Au-delà de la Norvège, une coalition internationale commence à prendre forme. La France a accepté de rejoindre le Brésil dans cet investissement, incarnant ainsi l’engagement européen pour la préservation des forêts tropicales. L’Allemagne a annoncé sa contribution vendredi, renforçant le poids de l’Europe dans le financement du fonds. L’Indonésie, l’un des pays qui bénéficiera le plus du mécanisme en tant que nation forestière, a également rejoint les contributeurs.

Plus de 50 pays ont approuvé la déclaration de soutien au lancement du fonds, signalant un large appui politique à l’initiative brésilienne. Mais l’approbation politique ne se traduit pas automatiquement en engagement financier. Des négociations se poursuivent avec plusieurs acteurs majeurs, notamment la Chine, les Pays-Bas et les Émirats arabes unis, selon le ministre des Finances Fernando Haddad.

« Nous avons atteint plus de 50% de ce que nous avions imaginé pour la fin de l’année prochaine, et nous continuerons à travailler », a déclaré Haddad à Belém, adoptant un ton résolument optimiste. « L’investissement initial qui est réalisé est de bon augure. Vous pouvez anticiper qu’après ce premier investissement, nous aurons un très bon départ. »

Tout ceci nécessitera une intense activité diplomatique et financière de la part de Brasília.

Les absents qui pèsent lourd

L’absence de certains pays dans la liste des contributeurs est révélatrice des contraintes qui pèsent sur cette initiative. Le Royaume-Uni, traditionnellement engagé dans les questions de financement climatique, n’a annoncé aucun investissement. Cette absence est particulièrement remarquée dans un contexte où Londres tente de maîtriser une dette publique croissante.

Cette situation illustre une difficulté fondamentale : convaincre les pays développés d’investir massivement dans la conservation forestière au moment même où beaucoup font face à des contraintes budgétaires sévères. Entre la nécessité de réduire les déficits publics et l’urgence climatique, les arbitrages sont difficiles. Les forêts tropicales, aussi cruciales soient-elles pour le climat mondial, doivent rivaliser avec les priorités nationales immédiates dans les budgets des États.

Cette réalité complique considérablement les efforts du Brésil pour atteindre ses objectifs de financement. Comme l’a reconnu implicitement le gouvernement brésilien, « les efforts pour convaincre les pays développés d’investir dans le fonds ont été rendus difficiles dans un moment où les investisseurs potentiels font face à des contraintes budgétaires. »

Un mécanisme financier audacieux… et risqué

Au-delà du montant des contributions, l’innovation du TFFF réside dans son architecture financière. Le fonds repose sur un modèle de financement mixte (blended finance) conçu pour créer un cercle vertueux : les actifs du fonds sont investis pour générer un rendement supérieur à ce qu’il doit aux investisseurs, et la différence est utilisée pour financer la préservation des forêts tropicales.

Concrètement, les fonds seront placés dans un portefeuille diversifié visant deux objectifs simultanés : rembourser les investisseurs qui ont apporté le capital initial, et récompenser les pays qui conservent leurs forêts. Selon ce plan, les nations recevront une rémunération pour chaque hectare de forêt conservé, créant ainsi une incitation financière directe à la préservation.

Le Brésil, avec son immense territoire amazonien, serait naturellement l’un des principaux bénéficiaires de ce système. Mais d’autres pays forestiers en profiteraient également : la Colombie, l’Indonésie et la République démocratique du Congo figurent parmi les nations qui recevraient les paiements les plus importants. Ce mécanisme pourrait ainsi transformer la conservation forestière d’un coût économique en une source de revenus pour les pays en développement.

Les zones d’ombre du modèle

Mais ce modèle ingénieux comporte des risques significatifs que les analystes n’hésitent pas à souligner.

Leur argument est simple mais redoutable : De mauvaises performances des actifs des marchés émergents, qui font face à divers risques économiques et politiques, non seulement annuleront les paiements forestiers, mais verront également le financement public international du développement absorber les pertes des investisseurs privés.

En d’autres termes, le succès du TFFF dépend de la capacité du fonds à naviguer dans les turbulences des marchés émergents tout en maintenant sa mission de conservation forestière. Si les investissements ne génèrent pas les rendements escomptés – à cause d’une crise économique, d’une instabilité politique ou de fluctuations de marché – le mécanisme de rémunération des pays forestiers s’effondre.

Ce risque est d’autant plus réel que les pays bénéficiaires du fonds sont précisément ceux qui présentent les profils de risque les plus élevés pour les investisseurs. La République démocratique du Congo, par exemple, fait face à des défis politiques majeurs. L’Indonésie doit gérer une économie en développement rapide avec toutes les incertitudes que cela implique. Même le Brésil, malgré son statut de puissance émergente, n’est pas à l’abri de turbulences économiques ou politiques.

Le pari du TFFF est donc double : d’abord réussir à lever des fonds substantiels auprès d’investisseurs internationaux, puis générer des rendements suffisants et stables sur des marchés potentiellement volatils pour financer durablement la conservation forestière. Un défi de taille qui explique en partie la prudence des investisseurs potentiels.

La question qui fâche : pourquoi pas de feuille de route contre la déforestation ?

Au-delà du financement, une omission dans les textes finaux de la COP30 a choqué de nombreux délégués : l’absence de feuille de route concrète pour mettre fin à la déforestation. La décision « Global Mutirão » adoptée par le sommet reconnaît certes le rôle critique des forêts dans le stockage du carbone et le maintien d’un climat vivable. Mais cette reconnaissance reste largement symbolique, sans engagement contraignant ni calendrier précis.

Le parallèle avec la question des énergies fossiles est frappant. Tout comme pour la sortie des combustibles fossiles, la proposition d’une feuille de route pour arrêter la déforestation n’a pas été intégrée au texte final de la COP30. Face à ce vide, le président de la COP André Corrêa do Lago a proposé une solution similaire : une deuxième initiative qui se développera au cours de l’année à venir, une promesse de travail futur plutôt qu’un engagement concret immédiat.

Pour de nombreux observateurs, cette omission est d’autant plus consternante que la COP30 se tenait au cœur même de l’Amazonie, entourée par les forêts que le monde prétend vouloir sauver.

Cette interrogation résonne comme un constat d’échec. Le choix de Belém comme ville hôte n’était pas anodin : située à l’embouchure de l’Amazone, entourée par la plus grande forêt tropicale du monde, elle devait incarner l’urgence de protéger le « poumon de la planète ». Le symbolisme était parfait. Mais transformer ce symbolisme en engagements contraignants s’est révélé impossible.

Entre victoire symbolique et déception concrète

Comment évaluer le bilan forestier de la COP30 ? La réponse dépend du prisme d’analyse.

D’un côté, le lancement du TFFF représente une avancée réelle. Le Brésil a réussi à mobiliser plus de 6 milliards de dollars pour une cause qui peine généralement à attirer les financements. Il a créé un mécanisme innovant qui pourrait, s’il fonctionne, transformer durablement la façon dont le monde finance la conservation forestière. Il a rassemblé une coalition de plus de 50 pays autour d’une initiative commune. Et il a placé la question des forêts au cœur de l’agenda climatique mondial.

De l’autre, le fonds reste loin de ses ambitions initiales. Les 6 milliards levés représentent moins d’un quart de l’objectif de 25 milliards. Aucune feuille de route contraignante pour arrêter la déforestation n’a été adoptée. Et les conditions imposées par des pays comme la Norvège montrent que les investisseurs restent prudents face aux risques du modèle.

Surtout, une question lancinante demeure : si le monde ne peut pas s’engager fermement à protéger les forêts lors d’une COP organisée en pleine Amazonie, sous la présidence d’un pays qui a fait de cette cause sa priorité, quand et où cet engagement verra-t-il le jour ?

Les douze prochains mois seront cruciaux. Le Brésil doit mobiliser les 4 à 5 milliards de dollars supplémentaires nécessaires pour atteindre l’objectif révisé de 10 milliards. Il doit convaincre des pays hésitants comme la Chine ou les Émirats arabes unis de rejoindre le fonds. Et il doit, surtout, démontrer que le modèle financier fonctionne, que les investissements génèrent les rendements escomptés, et que les premiers paiements peuvent être versés aux pays forestiers.

Dans les deux cas, une chose est certaine : les forêts tropicales ne peuvent pas attendre.


Cet article fait partie d’une série d’analyses approfondies sur la COP30 publiée par le blog des Ateliers du Futur.