QuatriĂšme article de notre sĂ©rie d’approfondissement sur la COP30

đŸ•Šïž AprĂšs deux semaines de nĂ©gociations intenses dans la ville amazonienne de BelĂ©m, la COP30 s’est achevĂ©e sur un accord qui illustre Ă  la fois la rĂ©silience et les limites du multilatĂ©ralisme climatique. PrĂšs de 200 pays ont finalement adoptĂ© un document de huit pages qui appelle Ă  des efforts plus vigoureux sur les objectifs nationaux d’Ă©missions et au renforcement du soutien financier aux pays pauvres confrontĂ©s Ă  des chaleurs, tempĂȘtes et sĂ©cheresses de plus en plus intenses.

⚡ Mais derriĂšre ce consensus apparent se cachent de profondes fractures, notamment sur la question de savoir quels pays doivent payer pour l’adaptation et comment sevrer le monde des combustibles fossiles. La dĂ©cision « Global MutirĂŁo » – utilisant le terme brĂ©silien pour dĂ©signer l’action collective – a omis des dispositions clĂ©s sur la rĂ©duction de l’utilisation des combustibles fossiles qui constituaient le critĂšre de rĂ©ussite pour des dizaines de pays plus ambitieux.

Pour certains diplomates et experts, le rĂ©sultat Ă©vite au mieux un recul par rapport aux accords prĂ©cĂ©dents, tout en faisant peu pour rĂ©duire le pĂ©trole, le gaz et le charbon qui restent la principale source d’Ă©missions de gaz Ă  effet de serre.

Le BrĂ©sil, pays hĂŽte du sommet des Nations unies aux portes de l’Amazonie, a annoncĂ© qu’il travaillerait sur deux initiatives distinctes pour lutter contre la dĂ©forestation et amorcer la transition hors des combustibles fossiles, qui prendront forme au cours de l’annĂ©e prochaine et pourraient Ă©clairer les discussions de la COP31 en Turquie. DĂ©cryptons les principaux enseignements de ce sommet en demi-teinte.

« Global Mutirão : Uniting humanity in a global mobilization against climate change »

Mais quels engagements critiques pour accĂ©lĂ©rer le cheminement vers les objectifs de l’accord de Paris y trouve t on?

đŸ•Šïž UnitĂ©, multilatĂ©ralisme et engagement des parties prenantes

  • Message politique fort affirmant la nĂ©cessitĂ© de renforcer le multilatĂ©ralisme.
  • Reconnaissance du rĂŽle crucial des acteurs non-Ă©tatiques (villes, entreprises, peuples autochtones, jeunes, institutions financiĂšres).

🔄 Passage « de la nĂ©gociation Ă  l’action »

La COP30 marque le lancement complet du cycle politique de l’Accord de Paris, avec :

  • De nouveaux NDC dĂ©posĂ©s par 122 pays.
  • 80 stratĂ©gies bas carbone Ă  long terme dĂ©jĂ  soumises.
  • 71 plans nationaux d’adaptation adoptĂ©s, principalement par les pays en dĂ©veloppement.
  • DĂ©ploiement croissant du cadre renforcĂ© de transparence.

⚡ AccĂ©lĂ©ration de l’action climatique

La dĂ©cision introduit deux nouveaux moteurs d’action mondiale :

đŸ”č a) Le « Global Implementation Accelerator »

  • Initiative volontaire coordonnĂ©e par les prĂ©sidences COP30 et COP31.
  • Objectif : accĂ©lĂ©rer rapidement la mise en Ɠuvre des NDC et plans d’adaptation.
  • PrĂ©paration de rapports annuels et d’échanges techniques.

đŸ”č b) La « BelĂ©m Mission to 1.5 »

  • Programme poussĂ© par les prĂ©sidences COP29–31.
  • Vise à intensifier l’ambition et la coopĂ©ration internationale pour atteindre 1,5 °C.
  • Convergence sur investissement, coopĂ©ration, innovation, et cohĂ©rence des politiques.

💾 Finance climatique : une orientation massive vers la montĂ©e en Ă©chelle

L’un des volets les plus structurants de la dĂ©cision.

đŸ”č a) Objectifs quantitatifs majeurs

  • 1 300 milliards USD/an de financements climatiques vers les pays en dĂ©veloppement d’ici 2035.
  • 300 milliards USD/an dĂ©diĂ©s spĂ©cifiquement au climat dans ces pays (sous objectif intermĂ©diaire).
  • Poursuite du doublement de la finance adaptation, mais surtout un objectif de triplement d’ici 2035.

đŸ”č b) RĂ©formes structurelles

  • Appel fort Ă  la rĂ©forme de l’architecture financiĂšre internationale.
  • RĂ©duction des barriĂšres d’accĂšs aux financements pour les pays vulnĂ©rables.
  • Mise en place d’un programme de travail de 2 ans sur la finance climatique.

ForĂȘts : de l’argent, mais pas le soutien dĂ©cisif espĂ©rĂ©

Le BrĂ©sil est arrivĂ© Ă  la COP30 avec une initiative phare : le Tropical Forests Forever Facility (TFFF), un fonds destinĂ© Ă  soutenir la conservation des forĂȘts tropicales dans le monde entier. Le pays espĂ©rait des dizaines de milliards de dollars d’engagements, mais le fonds est restĂ© bien en deçà des attentes.

La NorvĂšge, l’Allemagne, l’IndonĂ©sie et d’autres pays ont engagĂ© jusqu’Ă  prĂ©sent plus de 6 milliards de dollars. L’engagement de la NorvĂšge est assorti de conditions, notamment celle de lever davantage d’investissements auprĂšs d’autres pays, ce qui signifie qu’il reste beaucoup de travail Ă  accomplir pour atteindre l’objectif initial de 25 milliards de dollars.

La dĂ©cision Global MutirĂŁo reconnaĂźt Ă©galement le rĂŽle critique des forĂȘts dans le stockage du carbone et le maintien d’un climat vivable. Toutefois, une feuille de route proposĂ©e pour mettre fin Ă  la dĂ©forestation n’a pas Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e au texte final. AndrĂ© CorrĂȘa do Lago, prĂ©sident de la COP30, a plutĂŽt mis en place une deuxiĂšme initiative, similaire Ă  celle sur les combustibles fossiles, qui se dĂ©veloppera au cours de l’annĂ©e Ă  venir.

Cette omission peut scandaliser, compte tenu du lieu oĂč se tenaient les discussions!


🌍 Commerce, coopĂ©ration et cohĂ©rence internationale

  • Affirmation que les mesures climatiques ne doivent pas devenir des barriĂšres commerciales dĂ©guisĂ©es.
  • Lancement d’un dialogue interinstitutionnel (OMC, CNUCED, ITC) pour aligner commerce et climat.

L’adaptation : une montĂ©e en puissance tardive mais significative

La COP30 a adoptĂ© un appel au triplement du financement de l’adaptation d’ici 2035. Ce calendrier est de cinq ans plus long que ce que rĂ©clamaient les pays en dĂ©veloppement, mais il reprĂ©sente nĂ©anmoins un engagement significatif. Partir d’une base d’environ 120 milliards de dollars annuels en 2025 pour atteindre 360 milliards de dollars en 2035 constitue un objectif ambitieux.

Cette avancĂ©e sur l’adaptation reflĂšte une Ă©volution majeure de la comprĂ©hension collective du changement climatique. L’adaptation peut ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme un aveu d’Ă©chec – reconnaĂźtre qu’on ne parviendrait pas Ă  Ă©viter le rĂ©chauffement –, mais elle est aussi devenue une nĂ©cessitĂ© incontournable. Les images de tempĂȘtes dĂ©vastatrices, de quartiers entiers submergĂ©s ou dĂ©truits par les ouragans, comme en JamaĂŻque aprĂšs le passage de l’ouragan Melissa, en tĂ©moignent.

Commerce et métaux critiques : les nouvelles lignes de fracture

Le commerce constitue un point d’inflammation dans la politique mondiale actuelle, et il a créé des tensions Ă  BelĂ©m Ă©galement. La Chine et d’autres pays ont exprimĂ© leur mĂ©contentement face au mĂ©canisme d’ajustement carbone aux frontiĂšres de l’Union europĂ©enne. Cette mesure est conçue pour empĂȘcher les « fuites » de carbone lorsque des industries fortement Ă©mettrices se dĂ©localisent Ă  l’Ă©tranger, mais les critiques affirment qu’elle pĂ©nalise les exportations d’autres pays vers le bloc europĂ©en.

Ces frustrations se sont retrouvĂ©es dans l’accord final, qui contient une critique Ă  peine voilĂ©e de telles actions commerciales unilatĂ©rales. Le document rĂ©affirme que les mesures prises pour lutter contre le changement climatique « ne doivent pas constituer un moyen de discrimination arbitraire ou injustifiable ni une restriction dĂ©guisĂ©e au commerce international ». Il met Ă©galement en place un dialogue et un Ă©vĂ©nement de haut niveau en 2028 pour examiner le rĂŽle de la politique commerciale dans l’action climatique.

Cette disposition rĂ©vĂšle une tension croissante au cƓur de la gouvernance climatique mondiale. D’un cĂŽtĂ©, les pays dĂ©veloppĂ©s, et en particulier l’Europe, cherchent Ă  utiliser leurs marchĂ©s comme leviers pour forcer une transition Ă©cologique globale. De l’autre, les pays Ă©mergents et en dĂ©veloppement y voient une forme de protectionnisme vert qui menace leur dĂ©veloppement Ă©conomique.

Pour la premiĂšre fois lors d’une COP, les dĂ©lĂ©guĂ©s ont inclus un langage sur les mĂ©taux critiques tels que le lithium et le cobalt dans un projet de texte de nĂ©gociation qui mettait en Ă©vidence les risques associĂ©s Ă  leur extraction et leur traitement. Bien que cela ait Ă©tĂ© laissĂ© de cĂŽtĂ© dans la dĂ©cision finale, la proposition a soulignĂ© les prĂ©occupations croissantes selon lesquelles le passage des combustibles fossiles polluants pourrait rendre le monde plus dĂ©pendant de minĂ©raux liĂ©s Ă  des maux environnementaux et sociaux.

MĂȘme si cette problĂ©matique n’a pas Ă©tĂ© intĂ©grĂ©e Ă  la dĂ©cision finale de la COP30, son apparition dans les textes de nĂ©gociation marque un tournant. Elle reconnaĂźt qu’une transition Ă©nergĂ©tique vĂ©ritablement juste ne peut se contenter de substituer une dĂ©pendance Ă  une autre. Les futures COP devront nĂ©cessairement affronter cette question : comment assurer une transition vers les Ă©nergies renouvelables sans crĂ©er de nouveaux dĂ©sastres environnementaux et sociaux liĂ©s Ă  l’extraction miniĂšre ?

L’initiative sur la sortie des fossiles diffĂ©rĂ©e

Une feuille de route proposĂ©e pour la transition hors du pĂ©trole, du gaz et du charbon constituait un point focal de la COP de cette annĂ©e, soutenue par environ 80 pays, dont la Colombie, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Kenya. Ainsi, lorsque le projet publiĂ© par le BrĂ©sil vendredi ne la mentionnait pas, de nombreux dĂ©lĂ©guĂ©s ont Ă©tĂ© déçus et en colĂšre.

En fin de compte, le prĂ©sident de la COP30 AndrĂ© CorrĂȘa do Lago s’est engagĂ© Ă  crĂ©er une feuille de route axĂ©e sur une transition juste hors des combustibles fossiles, qui se poursuivra au cours de l’annĂ©e prochaine. Bien que cette mesure ait reçu des applaudissements nourris samedi, ce n’est pas le plan complet intĂ©grĂ© aux processus formels de la COP que souhaitaient ses partisans.

PrĂšs de 200 pays ont acceptĂ© Ă  DubaĂŻ en 2023 d’Ă©liminer progressivement les combustibles fossiles. Mais cela dissimule une division profonde et persistante sur la question. Certaines nations ont insistĂ© pour que la COP30 stimule une action concrĂšte pour aider les Ă©conomies Ă  opĂ©rer cette transition. Pour d’autres, comme la Chine et les États pĂ©troliers que sont la Russie et l’Arabie saoudite, toute nouvelle obligation relative Ă  cette Ă©limination progressive constituait une ligne rouge infranchissable.

Ce blocage rĂ©vĂšle la fragilitĂ© du consensus de DubaĂŻ. L’accord sur l’Ă©limination progressive des combustibles fossiles, prĂ©sentĂ© comme historique lors de la COP28, s’avĂšre n’avoir Ă©tĂ© qu’un accord de principe sans mĂ©canisme de mise en Ɠuvre. Les pays producteurs de pĂ©trole et de gaz ont acceptĂ© de reconnaĂźtre la nĂ©cessitĂ© de sortir des fossiles, mais refusent catĂ©goriquement tout processus qui les contraindrait Ă  le faire selon un calendrier prĂ©cis.

La promesse du prĂ©sident brĂ©silien de travailler sur cette feuille de route au cours de l’annĂ©e Ă  venir offre une porte de sortie honorable. Elle permet de sauver les apparences tout en reportant les dĂ©cisions difficiles.

🧭 Conclusion gĂ©nĂ©rale

Un multilatéralisme climatique debout face aux vents contraires

Les deux semaines de nĂ©gociations Ă  BelĂ©m ont permis, d’une certaine maniĂšre, de rĂ©futer l’idĂ©e que le multilatĂ©ralisme climatique n’est plus viable. Un accord a Ă©tĂ© trouvĂ©, Ă©vitant ainsi l’Ă©chec complet qui aurait pu marquer la fin du processus des COP. Mais cet accord pose autant de questions qu’il n’en rĂ©sout.

Les deux plus grandes Ă©conomies et Ă©mettrices historiques, les États-Unis et la Chine, ont brillĂ© par leur manque d’impact. Le prĂ©sident Donald Trump a refusĂ© d’envoyer des reprĂ©sentants alors que les États-Unis se retirent des accords climatiques mondiaux. La Chine s’est concentrĂ©e davantage sur ses propres intĂ©rĂȘts commerciaux plutĂŽt que d’assumer un rĂŽle de leadership plus fort. Il y a eu peu de signes que d’autres pays soient prĂȘts Ă  combler ce vide. PĂ©kin a soumis un engagement climatique dĂ©cevant avant le sommet et a maintenu un profil bas lors des discussions. L’Europe est restĂ©e sur la dĂ©fensive face aux accusations de ne pas fournir suffisamment de financement et d’imposer des mesures commerciales injustes.

La COP30 a rĂ©ussi Ă  Ă©viter la rupture, mais elle n’a pas rĂ©ussi Ă  impulser l’accĂ©lĂ©ration nĂ©cessaire. Elle a reconnu l’importance de l’adaptation, mais en retardant son financement de cinq ans. Elle a lancĂ© un fonds pour les forĂȘts, mais sans feuille de route contraignante contre la dĂ©forestation. Elle a promis de travailler sur une transition hors des fossiles, mais en reportant cette discussion Ă  l’annĂ©e prochaine.

BelĂ©m aura donc Ă©tĂ© le sommet des occasions manquĂ©es : l’occasion de donner un mandat fort pour protĂ©ger les forĂȘts au cƓur mĂȘme de l’Amazonie, l’occasion d’accĂ©lĂ©rer le financement de l’adaptation pour les plus vulnĂ©rables, l’occasion de transformer l’engagement de DubaĂŻ en feuille de route concrĂšte. Ces occasions n’ont pas Ă©tĂ© saisies, mais elles n’ont pas non plus Ă©tĂ© dĂ©finitivement perdues. Elles ont Ă©tĂ© reportĂ©es, diffĂ©rĂ©es, transformĂ©es en promesses de travail futur.

La question est maintenant de savoir si ce temps supplĂ©mentaire sera utilisĂ© efficacement. L’histoire du climat se joue dans cet Ă©cart entre ce que nous promettons et ce que nous faisons rĂ©ellement.


Cet article fait partie d’une sĂ©rie d’analyses approfondies sur la COP30 publiĂ©e par le blog des Ateliers du Futur.