Le second assaut du Capitole a, hélas, réussi. Contrairement à celui du 6 janvier 2021, il est le fruit d’une stratégie juridiquement éclairée et d’une exécution méticuleuse par une structure de lobbying parmi les plus puissantes au monde, celle des producteurs d’énergies fossiles américains. Outre le pouvoir législatif, il s’est étendu aux pouvoirs exécutif et parfois judiciaire…
Voyage surréaliste au pays de l’alliance entre pétrodollars et avocats…
1. Introduction
Le secteur pétrolier et gazier américain déploie une mécanique d’influence surréaliste vu d’Eutrope. En 2024, l’industrie a mobilisé un total estimé à près d’un demi-milliard de dollars pour peser sur la vie politique américaine : 219 millions de dollars [1] pour influencer directement le cycle électoral (contributions, PACs, outside spending), 154 millions en lobbying fédéral enregistré [2], des dizaines de millions en publicité d’opinion et en litiges stratégiques. Une mobilisation sans précédent, liée à la perspective d’un retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et à la volonté de faire barrage aux régulations environnementales de l’ère Biden.
Nous analysons ici
- les cibles visées (qui ?),
- les vecteurs utilisés (comment ?),
- les acteurs (qui paye ?) – en distinguant les supermajors intégrées, les producteurs indépendants et les puissantes associations professionnelles –
- et enfin la nouvelle frontière de l’influence : le système judiciaire, devenu un front de dérégulation à part entière depuis le séisme Loper Bright de 2024.
2. Qui ? Les cibles visées et les approches
2.1 Le Congrès : Faire et défaire les lois, No Limit
C’est là que se joue l’essentiel de la bataille.
En 2024, 745 lobbyistes enregistrés [3] ont sillonné les couloirs du Capitole pour le compte du secteur pétrolier et gazier – soit, en moyenne, six contacts par jour avec des parlementaires ou leurs équipes. L’objectif est simple : tuer dans l’œuf toute législation climatique contraignante et faire adopter des textes favorables à l’industrie.
La liste des cibles législatives est longue :
- En tête : le Preserving Choice in Vehicle Purchases Act [4], destiné à empêcher l’EPA (Agence de protection d l’environnement) d’accorder à la Californie les waivers permettant d’interdire les véhicules à moteur thermique.
- L’accélération des baux pétroliers offshore,
- La levée du moratoire Biden sur les nouvelles autorisations d’export de GNL (Gaz naturel liquéfié),
- et surtout un bouclier législatif contre les dizaines de procès climatiques intentés par des États et des villes contre les majors !
Le partisanisme est limpide. En 2024, 88 % de l’argent du pétrole a pris la direction des caisses républicaines [1]. Les démocrates reçoivent autant que par le passé – leur enveloppe est restée remarquablement stable depuis 1992 [1], tandis que le financement républicain, lui, a quadruplé.
Les études académiques montrent que l’industrie « investit » dans les élus qui votent déjà dans son sens : sur 1990-2018, chaque tranche de 10 points de baisse du score LCV sur un cycle prédit en moyenne au moins 1 700 dollars de contributions pétrolières supplémentaires sur le cycle suivant ; l’effet atteint 5 400 dollars par tranche de 10 points pour le cycle 2014→2016 [5].
2.2 La Maison-Blanche et les agences : le pouvoir exécutif fédéral sous controle
Le 11 avril 2024, une vingtaine de PDG de l’industrie pétrolière se sont retrouvés à Mar-a-Lago pour un dîner avec le candidat Trump [6][7]. Selon les témoins, le milliardaire a posé les termes d’un marché d’une brutalité transactionnelle sidérante : « Réunissez un milliard de dollars pour ma campagne, et je ferai tout ce que vous demandez. [6] » L’industrie n’a pas atteint le milliard, mais elle a répondu par des centaines de millions de dollars de soutien.
Au-delà du financement électoral, c’est le contrôle des agences fédérales qui constitue l’objectif stratégique de long terme.
L’EPA, le DOE (Department of Energy), l’Interior Department, la SEC : chacune de ces administrations est ciblée par le lobbying formel, mais surtout par le revolving door – le ballet incessant de cadres qui passent de l’industrie au gouvernement et inversement.
L’administration Trump 2025 a poussé cette logique à son paroxysme : des lobbyistes de l’industrie fossile ont été nommés chefs de cabinet de représentants clés comme Bruce Westerman ou Steve Scalise [25]. Doug Burgum, gouverneur du Dakota du Nord, a pris la tête de l’Interior Department [7] après avoir participé au dîner de Mar-a-Lago du 11 avril 2024 aux côtés des dirigeants de l’API, Chevron, ExxonMobil, Continental Resources et Occidental Petroleum. Les juristes des majors avaient commencé à rédiger les décrets présidentiels [8] avant même que les bulletins de vote ne soient dépouillés.
Les enjeux réglementaires sont considérables :
- règles EPA sur les émissions de méthane et les véhicules [9],
- règle SEC (Securities and Exchange Commission) de divulgation climatique (défense abandonnée par la SEC le 27 mars 2025, règle non rescindée mais non appliquée, litige en suspens devant le 8e Circuit) [10],
- politiques de leasing fédéral, autorisations d’export de GNL [11],
- et l’objectif ultime – la révocation de l’« endangerment finding » [8], cette reconnaissance formelle par le gouvernement fédéral que les gaz à effet de serre menacent la santé publique. (Cf notre précédent article de blog sur le procès du siècle dans ce domaine).
2.3 Les États : le pouvoir exécutif multi-local
Moins visible mais tout aussi concret, le lobbying au niveau des États obéit à une logique différente.
Ici, il s’agit de gagner des batailles de proximité : bloquer des référendums, peser sur la fiscalité locale, faire échouer des régulations de fracturation.
En Californie, l’industrie a dépensé plus de 20 millions de dollars pour tenter de torpiller une loi [30] imposant des distances minimales entre les puits de pétrole et les habitations. ExxonMobil, pour sa part, a déclaré 310 000 dollars de contributions à six organisations politiques d’élus locaux et 230 000 dollars à 179 candidats dans deux États en 2024 [12] – des montants modestes en apparence, mais suffisants pour s’assurer des relais dans les législatures d’États producteurs.
2.4 L’opinion publique : fabriquer le doute, voire le consentement
La dernière cible n’est pas un organe de pouvoir, mais le terreau dans lequel tous les autres s’enracinent : l’opinion publique.
Le secteur pétrolier dépense des sommes colossales pour influencer le débat public et créer un environnement favorable à ses intérêts avant même que le premier lobbyiste ne pousse la porte d’un bureau parlementaire.
L’American Petroleum Institute (API) a lancé en 2024 sa campagne « Lights On Energy » [13][14], un blitz publicitaire télévisé et digital à huit chiffres (soit plus de 10 millions de dollars) ciblant les swing states – Colorado, Nouveau-Mexique, Pennsylvanie, Ohio – ainsi que la région de Washington.
L’AFPM, de son côté, a déployé une campagne télévisée d’ampleur comparable contre le prétendu « gas car ban » [15] de l’administration Biden.
Plus de 100 publicités pro-GNL ont été recensées, générant 8,5 millions d’impressions [16].
Sur la période 2008-2017, l’API à elle seule avait déjà dépensé 663 millions de dollars en relations publiques et publicité – six fois plus que quatre associations d’énergies renouvelables réunies [17].
Derrière les écrans, le financement de think tanks conservateurs (Heritage Foundation, Competitive Enterprise Institute, Heartland Institute, American Energy Alliance [18]) alimente un flux continu d’études, de tribunes et d’interventions médiatiques destinées à légitimer les positions de l’industrie.
L’AXPC, qui représente les indépendants, a été prise la main dans le sac par des documents internes [10] révélant une stratégie délibérée de sape des politiques climatiques – méthane, règle SEC – tout en affichant publiquement un soutien de façade à ces mêmes politiques.
La somme de moyens alloués pour influencer la politique américaine dans un sens dans un sens objectivement contraire – selon la Cour de Justice Internationale – aux obligations des états pour la préservation du Climat est donc juste sidérante !…
En synthèse :
Répartition des dépenses par cible (cycle 2023-2024)
Chiffres en millions de dollars. Sources : OpenSecrets, FEC, Yale Climate Connections.
| Cible | Montant | % total | Vecteur principal | Acteur dominant |
| Congrès (candidats + partis) | ~220 M$ | ~45 % | Super PACs, PACs, dons indiv. | Indépendants (dons personnels) |
| Présidence (Trump 2024) | ~96 M$ | ~20 % | Super PACs, dons individuels | Milliardaires indépendants |
| Agences fédérales (lobbying) | ~85 M$ | ~18 % | Lobbying enregistré, revolving door | Majors + associations |
| Opinion publique (ads) | ~45 M$ | ~9 % | Publicité TV/digital, think tanks | API, AFPM |
| Système judiciaire | ~30 M$ | ~6 % | Litiges, amicus, boutiques juridiques | Associations + majors |
| États et référendums | ~8 M$+ | ~2 % | Contributions corporatives | Majors (ExxonMobil, Chevron) |
| TOTAL | ~484 M$ | 100 % |
3. Comment ? Les leviers d’influence
3.1 Le lobbying fédéral enregistré : 154 millions pour les influenceurs
C’est la partie visible de l’iceberg, celle que la loi américaine oblige à déclarer.
Chaque trimestre, les entreprises doivent divulguer le montant de leurs dépenses de lobbying, les agences ciblées et les sujets abordés.
En 2024, le secteur oil & gas a dépensé 154,5 millions de dollars en lobbying fédéral [2] – le deuxième plus haut total de son histoire, derrière le record de 2009, année où le cap-and-trade de Waxman-Markey menaçait de tout changer [2].
Le podium des dépensiers individuels 2024 est occupé par Koch Industries (~11 M$), ConocoPhillips (~9 M$), Occidental Petroleum (~8 M$), ExxonMobil (~8 M$) et Chevron (~7 M$) [24].
Mais le fait marquant de 2024 est la montée en puissance des associations : l’AFPM, à elle seule, a atteint 26,3 millions de dollars (quasi-quadruplement depuis 2022, où elle oscillait entre 3 et 7 millions selon les années) [2]. L’API a dépensé environ 7 millions supplémentaires. Une tendance lourde : l’action collective via les trade associations prend le pas sur le lobbying individuel.
3.2 Les PACs : 13 millions sous contrôle
Les comités d’action politique (PACs) du secteur ont distribué 13 millions de dollars directement aux candidats fédéraux [19].
Le PAC d’ExxonMobil a versé 676 500 dollars [12]. Ce sont des montants modestes – plafonnés à 3 300 dollars par individu et par candidat – mais ils achètent un bien précieux : l’accès. Un donateur PAC obtient un rendez-vous, un numéro de téléphone, une oreille attentive. C’est le ticket d’entrée dans la machine.
3.3 L’outside spending : 151 millions hors de tout contrôle
C’est ici que l’argent coule sans limite.
Depuis l’arrêt Citizens United de la Cour Suprême (2010) [1], les super PACs peuvent recevoir des fonds illimités d’entreprises et d’individus.
L’industrie pétrolière s’est engouffrée dans la brèche : en 2024, elle a injecté plus de 151 millions de dollars en outside spending, contre 2 millions en 2008 [1]. Un multiplicateur de soixante-quinze en quatre cycles présidentiels.
Le Congressional Leadership Fund et le Senate Leadership Fund – les deux super PACs dédiés au contrôle républicain du Congrès – ont reçu 54,2 millions de dollars du secteur fossile [20][21].
Près de 23 millions sont allés à Trump et ses PACs affiliés [7].
Même après sa victoire, l’argent a continué de pleuvoir : 11,8 millions pour le fonds d’investiture selon l’analyse Brennan Center – jusqu’à 19,15 millions selon une analyse plus large de Global Witness portant sur l’ensemble des contributeurs liés au secteur fossile [8], puis 25 millions combinés d’Energy Transfer LP et de son PDG Kelcy Warren (12,5 M$ chacun), versés au super PAC MAGA Inc. au cours du premier semestre 2025, alors même que Trump ne peut constitutionnellement solliciter un troisième mandat [8] !!!
3.4 Les milliardaires : OPA politiques à coups de millions personnels
Dans le secteur pétrolier indépendant, la frontière entre l’homme et l’entreprise s’efface.
– Kelcy Warren, patron d’Energy Transfer LP, a donné 5 millions de dollars à la campagne Trump 2024 [7],
– Harold Hamm, le légendaire fraceur de Continental Resources, a versé personnellement 1 million à cette même campagne ;
– Continental Resources a ajouté 1 million à Make America Great, Inc. (super PAC pro-Trump), portant la contribution totale directement liée à Hamm à au moins 3 millions sur le cycle 2024 [7].
– Timothy Dunn (CrownQuest), George Bishop (GeoSouthern – 1 million, plus 500 000 de son épouse), Timothy Mellon (fortune pétrolière et bancaire) [7] : la liste des méga-donateurs dessine la carte du pouvoir fossile américain.
Résultat payant : Les quinze premiers milliardaires du secteur ont vu leur fortune cumulée bondir de 40 milliards de dollars (+15 %) depuis le dîner de Mar-a-Lago [7]. Un retour sur investissement sidérant…
3.5 La publicité d’opinion : le soft power à coups de millions
Campagne « Lights On Energy » de l’API : budget à huit chiffres, spots TV en prime time, ciblage digital dans les swing states.
Campagne « anti-gas car ban » de l’AFPM : même calibre, même ciblage.
Plus de 100 publicités pro-GNL recensées, générant 8,5 millions d’impressions, ciblant en priorité la région de Washington D.C. et les États décisifs.
Derrière ces campagnes visibles, un flux continu de financement vers les think tanks conservateurs et les PR firms : sur la décennie 2008-2017, l’API a dépensé 663 millions de dollars en communication – six fois le budget combiné de quatre associations d’énergies renouvelables.
3.6 Le revolving door : quand le secteur pétro-gazier s’installe dans les bureaux ministériels
Les allers-retours entre industrie et gouvernement sont devenus pratique courante.
En 2023, des lobbyistes de l’industrie fossile ont obtenu des postes de chefs de cabinet auprès de représentants clés à la Chambre.
En 2025, l’administration Trump a placé des personnalités directement liées au secteur à la tête de l’Interior, de l’EPA et du DOE. Les juristes des majors avaient commencé à rédiger des executive orders avant même son investiture.
Le résultat : un démantèlement accéléré des régulations environnementales, incluant 18 milliards de dollars d’incitations fiscales pour l’industrie et le retrait de la défense de la règle SEC de divulgation climatique par la Commission elle-même en mars 2025 [8].
Dépenses totales par vecteur d’influence (cycle 2023-2024)
Chiffres en millions de dollars. Sources : OpenSecrets, FEC, Brennan Center.
| Vecteur d’influence | Majors | Indép. | Assoc. | Total | % GOP |
| Lobbying fédéral enregistré | ~55 M$ | ~35 M$ | ~64,5 M$ | 154,5 M$ | n/a |
| Contributions directes (PACs) | ~5 M$ | ~4 M$ | ~4 M$ | 13 M$ | ~88 % |
| Outside spending (super PACs, 527s) | ~30 M$ | ~80 M$ | ~41 M$ | 151 M$ | ~90 %+ |
| Contributions indiv. (>200$) | ~15 M$ | ~40 M$ | – | ~55 M$ | ~85 % |
| Publicité d’opinion | ~10 M$ | ~5 M$ | >30 M$ | >45 M$ | n/a |
| Inaugurale + post-élection | ~5 M$ | ~30 M$ | ~2 M$ | ~37 M$ | 100 % |
| Lobbying judiciaire (estimé) | ~15 M$ | ~5 M$ | ~10 M$ | ~30 M$ | n/a |
| TOTAL CYCLE 2024 | ~135 M$ | ~199 M$ | ~150 M$ | ~484 M$ | ~88 % |
4. Qui Paye ? Le financement par type d’acteur
4.1 Les majors : la méthode institutionnelle
ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Occidental Petroleum, Koch Industries : ces noms dominent les déclarations de lobbying fédéral.
Leur approche est celle de la grande entreprise régulée : équipes internes dédiées, recours aux cabinets de K Street, PACs d’entreprise alimentés par les employés, contributions corporatives aux États, rapports volontaires de transparence politique.
ExxonMobil pousse la logique jusqu’à déclarer publiquement ne pas utiliser de fonds corporate pour alimenter des super PACs [12] – un engagement que la plupart de ses concurrentes ne prennent pas.
Leur stratégie est duale :
– Défensivement : bloquer ou affaiblir les régulations de l’EPA, de la SEC et du DOE.
– Offensivement : accélérer les permis de forage, alléger la fiscalité, obtenir des crédits d’impôt pour le captage carbone (l’obsession d’Occidental Petroleum) [9] ou pour l’exportation de GNL (Chevron) [11].
Le tout enrobé dans un discours de « transition responsable » et de transparence !…
4.2 Les indépendants : chéquier personnel
Ici, le jeu est radicalement différent. Continental Resources, CrownQuest, GeoSouthern Energy, Energy Transfer, Cheniere, EQT [7] : ces entreprises, souvent contrôlées par leurs fondateurs, jouent la carte de l’accès direct et personnel.
Harold Hamm et Vicki Hollub ont organisé les collectes de fonds pour Trump au sein du secteur [8][7]. Le dîner de Mar-a-Lago d’avril 2024, c’était eux.
Leur lobbyisme fédéral enregistré est modeste comparé à celui des majors. Mais leurs contributions personnelles écrasent tout le reste : des dizaines de millions de dollars injectés directement dans les campagnes et les super PACs, souvent depuis le compte personnel du PDG.
L’AXPC, qui représente les indépendants, mène le combat dans l’ombre : ses documents internes, fuités à la presse en novembre 2024 [10], ont révélé une stratégie délibérée de sabotage des politiques méthane et de divulgation climatique de la SEC, tout en affichant un soutien de façade.
La posture est celle du « Drill baby drill » : pas de faux-semblants de transition, pas de rapports de transparence, mais un accès direct au pouvoir, un téléphone qui sonne à la Maison-Blanche, et des enjeux de terrain : fracturation, baux fédéraux, export de GNL.
4.3 Les associations professionnelles : le classique bouclier collectif
Le fait marquant de 2024 est la montée en puissance spectaculaire des trade associations (fédérations).
L’AFPM, qui représente 450 entreprises de raffinage et de pétrochimie, a quasi-quadruplé ses dépenses de lobbying depuis 2022, atteignant 26,3 millions de dollars en 2024 [2], devenant le premier poste de dépenses du secteur.
L’API, avec ses 600 membres, a complété le dispositif avec des campagnes publicitaires massives et environ 7 millions de lobbying fédéral [14].
Les associations sont le bouclier derrière lequel les entreprises individuelles avancent sans s’exposer.
Quand l’AFPM attaque les normes émissions de l’EPA, aucune entreprise n’apparaît au premier plan.
Quand l’API dépose un amicus brief devant une cour fédérale, c’est « l’industrie » qui parle, pas ExxonMobil. L’action collective dilue la responsabilité et démultiplie l’impact.
Stratégies d’influence comparées par type d’acteur
| Dimension | Majors / Supermajors | Indépendants | Associations |
| Vecteur dominant | Lobbying K Street + litige stratégique | Dons personnels PDG + accès direct | Publicité + lobbying + amicus briefs |
| Cible principale | Agences régulatrices + tribunaux | Candidats & élus (accès personnel) | Congrès + opinion + tribunaux |
| Lobbying 2024 | ~55 M$ (enregistré) | ~35 M$ (enregistré) | ~64,5 M$ (enregistré) |
| Budget électoral 2024 | ~65 M$ (estimé) | ~149 M$ (estimé) | ~77 M$ (estimé) |
| Lobbying judiciaire | Élevé (litiges directs + amicus) | Faible (via AXPC, RAGA) | Élevé (API, boutiques de litige) |
| Transparence | Élevée (rapports volontaires) | Faible (dark money, dons personnels) | Modérée (lobbying déclaré, ads opaques) |
| Posture publique | « Transition responsable » | « Drill baby drill » | « Liberté du consommateur » |
| Exemples clés | ExxonMobil, Chevron, ConocoPhillips, Koch | Continental, CrownQuest, Energy Transfer, GeoSouthern | API, AFPM, AXPC, AEA, RAGA |
5. L’offensive judiciaire : la Troisième Chambre de l’influence
Le lobbying ne s’arrête plus à la signature d’une loi ou d’un décret. Face à une impasse législative au Congrès, le secteur pétrolier a investi massivement ce qu’on appelle la « Troisième Chambre » : le système judiciaire. Si le lobbying traditionnel vise à écrire la loi, le lobbying judiciaire vise à en paralyser l’exécution ou à en redéfinir le sens.
Ce front d’influence, longtemps secondaire, est devenu central à partir de 2024. Il transforme les tribunaux en instruments de politique énergétique – un lobbying de haute précision, dont les effets structurels dépassent parfois ceux de n’importe quelle loi.
5.1 Le « venue shopping » : choisir son juge comme une arme
C’est la tactique la plus redoutable des indépendants et des associations. Le principe est d’une simplicité chirurgicale : déposer un recours non pas dans n’importe quel tribunal, mais dans un district judiciaire soigneusement sélectionné – le plus souvent au Texas ou en Louisiane – où siègent des juges nommés sous des administrations conservatrices. Certaines divisions judiciaires ne comptent qu’un seul juge : le résultat est garanti d’avance.
L’objectif ? Obtenir une injonction nationale immédiate qui gèle une régulation de l’EPA ou du DOE sur l’ensemble du territoire américain, avant même qu’elle ne soit appliquée.
Un seul juge de district au Texas peut ainsi bloquer une règle environnementale destinée à 330 millions d’Américains.
En 2024, c’est exactement ce qui s’est passé : le moratoire Biden sur les nouvelles autorisations d’export de GNL a été gelé par un juge de Louisiane [22], et les contestations des normes EPA sur les émissions de véhicules et le méthane ont été déposées dans des juridictions texanes choisies pour leur complaisance.
5.2 La fin de la « Chevron Deference » : le séisme de juin 2024
Pendant quarante ans, une doctrine dite de la « Chevron Deference » (du nom de l’arrêt Chevron v. NRDC de 1984 [10]) constituait le socle du droit administratif américain.
Son principe : lorsqu’une loi est ambiguë, les tribunaux doivent faire confiance à l’interprétation qu’en donnent les agences fédérales – l’EPA, le DOE, la SEC – parce que ce sont elles qui détiennent l’expertise technique. C’était le rempart juridique de la régulation environnementale.
Le secteur pétrolier a financé des années de litiges stratégiques pour détruire ce rempart.
L’affaire Loper Bright Enterprises v. Raimondo, portée jusqu’à la Cour Suprême, en a été l’aboutissement.
En juin 2024, la Cour a renversé la Chevron Deference [10]. Désormais, ce sont les juges fédéraux – généralistes, souvent sans formation scientifique – qui décident de manière autonome si une limite d’émission de méthane, un seuil de pollution ou une norme technique est légalement fondé(e).
L’industrie dispose désormais d’un véritable droit de veto judiciaire sur la régulation environnementale, exercé affaire par affaire. Chaque règle de l’EPA, chaque exigence de la SEC, chaque standard technique peut être remis en cause devant un juge.
C’est un affaiblissement durable et structurel du pouvoir des agences de régulation – exactement ce que l’industrie recherchait depuis des décennies.
5.3 Les amicus curiae : un canal d’influence en forte croissance
Les entreprises pétrolières n’ont même pas besoin d’être parties à un procès pour peser sur son issue. Elles déposent des mémoires d’« amis de la Cour » (amicus curiae briefs), rédigés par des cabinets de premier plan et adossés à des études commandées par l’industrie, pour « éclairer » le juge sur les conséquences économiques ou sécuritaires d’une décision.
Le procédé permet d’injecter des arguments de « sécurité nationale », de « stabilité du réseau électrique » ou de « coût pour le consommateur » dans des dossiers purement environnementaux. Et les juges, privés de la déférence automatique envers les agences depuis Loper Bright, sont d’autant plus réceptifs à ces « experts » extérieurs. Un canal d’influence discret, systématique, et dévastateur.
En 2024, ces interventions ont fortement progressé dans les affaires liées au climat et à l’énergie.
5.4 Les boutiques de litige : le secteur avance masqué
Attaquer l’État fédéral au nom d’ExxonMobil, c’est une faute de communication. L’attaquer au nom de la « liberté économique » ou des « droits des États », c’est de la vertu civique.
Les majors et les associations l’ont compris : elles financent des organisations à but non lucratif spécialisées dans le litige stratégique – Pacific Legal Foundation [28], Competitive Enterprise Institute [18] – et surtout la RAGA (Republican Attorneys General Association) [29], qui coordonne les actions judiciaires des procureurs généraux républicains contre les régulations fédérales.
Le montage offre un triple bénéfice :
- l’industrie obtient les résultats judiciaires souhaités sans apparaître au premier plan ;
- les organisations juridiques gagnent en notoriété et en financement ;
- et le procureur général républicain peut se prévaloir d’une posture « anti-État fédéral » populaire auprès de sa base électorale.
Le financement transite via des dons corporate, des fondations intermédiaires ou du dark money, rendant la traçabilité quasi impossible.
5.5 Un bouclier absolu contre les procès climatiques?
Le lobbying judiciaire est aussi défensif. Des dizaines d’États, comtés, villes et tribus amérindiennes poursuivent les majors en justice, les accusant d’avoir sciemment dissimulé les risques climatiques.
L’API, co-défenderesse dans plusieurs de ces affaires, fait désormais pression au Congrès pour obtenir un bouclier législatif (liability shield) qui anéantirait l’ensemble de ces procès.
L’association a dépensé 1,9 million de dollars de lobbying au seul premier trimestre 2025 [10], incluant ce sujet parmi ses priorités déclarées.
En synthèse, la combinaison du venue shopping, de la fin de la Chevron Deference et du financement de litiges stratégiques donne à l’industrie pétrolière un pouvoir de blocage inédit sur la régulation environnementale. Toute future règle de l’EPA – quelle que soit l’administration au pouvoir – peut désormais être gelée par un juge de district, puis contestée devant des juges qui ne doivent plus aucune déférence à l’expertise des agences.
Le riche arsenal judiciaire du secteur pétrolier (2024-2025)
| Outil judiciaire | Coût | Efficacité | Cible principale | Impact concret 2024-2025 |
| Venue shopping | Moyen | MAXIMALE | Blocage immédiat décrets Biden/EPA | Moratoire GNL bloqué (Louisiane). Normes EPA contestées (Texas). |
| Cour Suprême (Loper Bright) | Très élevé | STRUCTURELLE | Affaiblissement durable des agences | Fin Chevron Deference (juin 2024). Toute norme attaquable. |
| Amicus briefs | Faible | MODÉRÉE | Orientation idéologique des verdicts | Forte hausse d’interventions. Cadrage « sécurité nationale ». |
| Boutiques de litige | Moyen-élevé | ÉLEVÉE | Attaque État fédéral au nom des « droits » | Défense règle SEC abandonnée. Contestations systématiques EPA. |
| Bouclier anti-procès | Élevé | EN COURS | Annulation procès climatiques | API lobbyant au Congrès 2025. Dizaines d’affaires en cours. |
6. Conclusion : Une OPA sidérante sur la politique américaine… et au-delà!
Vu d’Europe, ce tableau est juste stupéfiant.
Près d’un demi-milliard de dollars injectés en un seul cycle électoral pour prendre mettre la politique énergétique d’un pays au service non de son intérêt générale et de celui des générations futures, mais du secteur des productions fossiles…
1er élément frappant, la démesure. Le secteur fossile dépense dix fois plus que les organisations environnementales en lobbying lié au climat [23]. Six fois plus en communication que les associations d’énergies renouvelables réunies. Le combat ne peut pas être équitable, vue l’asymétrie des ressources !
2ème élément choquant, la permissivité du système. La machine d’influence fossile peut se permettre de couvrir désormais l’ensemble du spectre démocratique : le législatif, l’exécutif, le judiciaire, l’opinion publique, les États, les think tanks, les médias. Les majors dominent le lobbying institutionnel et le litige stratégique ; les indépendants jouent la carte de l’accès direct et du carnet de chèques personnel ; les associations orchestrent le tout derrière un bouclier collectif qui dilue la responsabilité et démultiplie l’impact.
3ème source de stupéfaction, le caractère décomplexé des protagonistes. Le dîner de Mar-a-Lago d’avril 2024 restera dans les annales comme le moment où un candidat à la présidence des États-Unis a posé, devant témoins, les termes d’un marché explicite avec les dirigeants de l’industrie fossile. L’industrie n’a pas réuni le milliard demandé, mais en quelques mois, les quinze premiers milliardaires du secteur ont vu leur fortune cumulée gonfler de quarante milliards de dollars. Le paquet législatif de l’administration contient dix-huit milliards d’incitations fiscales pour le pétrole et le gaz. L’endangerment finding est dans le viseur.
Et cette OPA sur la politique énergétique ne s’arrête évidemment pas aux frontières des États-Unis.
Elle cible aussi, à l’évidence, la gouvernance mondiale du climat. Lorsque Washington se retire de l’Accord de Paris, gèle ses engagements de réduction d’émissions ou torpille les négociations de la COP, c’est l’ensemble de l’architecture multilatérale climatique qui est fragilisée. L’industrie fossile américaine, en verrouillant la politique énergétique de la première puissance mondiale, exerce de facto un droit de veto sur l’ambition climatique planétaire.
La présence systématique de représentants des majors pétrolières dans les délégations américaines aux conférences de l’ONU sur le climat, leur lobbying auprès du GIEC [27], et leur capacité à exploiter chaque crise internationale – pandémie de Covid, invasion de l’Ukraine – pour justifier de nouveaux projets fossiles illustrent cette projection de l’influence bien au-delà du périmètre national. En 2024, les lobbyistes fossiles étaient plus nombreux que les délégués de la plupart des pays en développement à la COP [26]. L’industrie ne se contente pas d’influencer la politique américaine : elle s’assure que la première puissance mondiale pèse de tout son poids pour ralentir la transition énergétique globale.
Cette situation est évidemment inconciliable avec les obligations fondamentales de toutes les nations telles que prévues par les différentes Conventions des Nations Unies au regard de la préservation du climat qu’a rappelées en 2025 la Cour Internationale de Justice.
Elle sonne comme une alerte pour nos démocraties européennes: Il est urgent de vérifier et de renforcer notre capacité à réguler les industries dont dépend la survie planétaire: Qualification du traffic d’influence, des conflits d’intérêts, limitation des dépenses d’influence autorisées, etc…
Nous y reviendrons bien sur, vu l’importance de ce contexte juridique.
Le destin de 8 milliards d’êtres humain en dépend !
Références
[1] Yale Climate Connections – Karin Kirk, « The fossil fuel industry spent $219 million to elect the new U.S. government » (janvier 2025) — Lien
[2] OpenSecrets – « Federal lobbying set new record in 2024 » (février 2025) — Lien
[3] OpenSecrets – Oil & Gas Lobbyists 2024 — Lien
[4] Congress.gov – H.R. 1435 (118th Congress), Preserving Choice in Vehicle Purchases Act (introduit mars 2023 par Rep. John Joyce, adopté par la House le 14 sept. 2023) — Lien
[5] Goldberg M. H. et al., « Oil and gas companies invest in legislators that vote against the environment », PNAS 117(10), 2020 — Lien
[6] Washington Post – Josh Dawsey, reportage sur le dîner Mar-a-Lago (9 mai 2024) — Lien
[7] Inequality.org / CARP Report – « Fossil Fuel ‘Oil-Garchs’ Reap Billions » (janvier 2025) — Lien
[8] Brennan Center for Justice – Owen Bacskai, « Fossil Fuel Industry Donors See Major Returns in Trump’s Policies » (2025) — Lien
[9] OpenSecrets – « Oil and gas lobbying reaches $72 million in first half of 2024 » (août 2024) — Lien
[10] Union of Concerned Scientists – Laura Peterson, « Fossil Fuel Lobbying: 100+ Days and Six Decades of Deception » (2025) — Lien
[11] OpenSecrets – « Oil and gas lobbying reached $38 million in early 2025 » (juin 2025) — Lien
[12] ExxonMobil – Political Contributions Report — Lien
[13] Fox Business – « Top energy lobby group unleashes 8-figure ad campaign… » (janvier 2024) — Lien
[14] API – communiqué « API Kicks Off Summer Driving Season with Ad Series on America’s Energy Advantages » (mai 2024) — Lien
[15] Washington Examiner / InfluenceMap – « Oil and gas have ramped up ad spending post-LNG pause » (août 2024) — Lien
[16] InfluenceMap – « How the US Gas Industry Is Promoting LNG » (mai 2024) — Lien
[17] DeSmog / Climate Investigations Center – « Energy and Corporate Trade Associations Spend $1.4 Billion on PR Campaigns » (mars 2019) — Lien
[18] Inequality.org – Helen Flannery, Bella DeVaan, Chuck Collins, « Inside the World of Fossil Fuel Philanthropy » (décembre 2024) — Lien
[19] OpenSecrets – Oil & Gas PACs 2024 — Lien
[20] Sludge – « Fossil Fuel Donors Give Record Amount to Congressional GOP Super PACs » (octobre 2024) — Lien
[21] Common Dreams – « Big Oil Dishes Out Record $54.2 Million to Boost GOP Candidates » (octobre 2024) — Lien
[22] Reuters – « US judge blocks Biden administration’s pause on LNG exports » (1er juillet 2024) — Lien
[23] Yale E360 – « Fossil fuels outspend environmental advocates 10:1 on climate lobbying » — Lien
[24] OpenSecrets – Oil & Gas Lobbying Profile 2024 — Lien
[25] Sludge – Sharon Zhang / rapport Accountable.US, « Natural Resources Chairman Hires Oil Lobbyist as Chief of Staff » (janvier 2023) ; voir aussi Common Dreams et Truthout — Lien
[26] Kick Big Polluters Out (coalition Global Witness / Corporate Europe Observatory / Corporate Accountability) – « Fossil fuel lobbyists eclipse delegations from most climate vulnerable nations at COP29 » (15 novembre 2024) : 1 773 lobbyistes fossiles recensés — Lien
[27] Greenpeace Unearthed – « Leaked documents reveal the fossil fuel and meat producing countries lobbying against climate action » (octobre 2021) : fuite de milliers de commentaires sur le brouillon du rapport AR6 du WG III du GIEC — Lien
[28] SourceWatch (Center for Media and Democracy) – Pacific Legal Foundation : profil institutionnel détaillé incluant financements historiques Scaife Foundations (dès 1974) et dossiers de litige environnemental — Lien
[29] Monitoring Influence (Center for Media and Democracy) – « Rule of Law Defense Fund / Republican Attorneys General Association » : financements API, ConocoPhillips, AFPM ; coordination des actions judiciaires des AGs républicains contre les règles fédérales environnementales — Lien
[30] Ballotpedia – « California Oil and Gas Well Regulations Referendum (2024) » : comité Stop the Energy Shutdown (California Independent Petroleum Association) a déclaré plus de 20 M$ de contributions au 31 mars 2023 pour qualifier le référendum contre SB 1137 (setbacks de 3 200 pieds entre puits et habitations/écoles/hôpitaux). Référendum retiré en juin 2024, SB 1137 entrée en vigueur — Lien
