Le plus grand pays d’Amérique latine s’apprête à organiser sa première enchère pour des batteries de stockage réseau. Avec 2 gigawatts en jeu, cette initiative pourrait redessiner les équilibres du marché énergétique régional — et renforcer l’influence de Pékin dans un secteur stratégique.
Une première historique pour le géant sud-américain
En avril 2026, le Brésil écrira une nouvelle page de son histoire énergétique. Le pays organisera sa toute première enchère dédiée au stockage d’énergie par batteries à l’échelle du réseau électrique national. L’objectif affiché par le gouvernement brésilien est ambitieux : sécuriser 2 gigawatts de capacité de stockage.
Cette initiative marque un tournant stratégique pour un pays qui a longtemps misé sur l’hydroélectricité — le Brésil dispose de certains des plus grands barrages au monde — mais qui doit désormais composer avec l’essor rapide du solaire et de l’éolien. Ces nouvelles sources d’énergie, par nature intermittentes, nécessitent des solutions de stockage pour garantir la stabilité du réseau.
Selon les projections de BloombergNEF, les installations annuelles de stockage par batteries au Brésil pourraient atteindre environ 1,3 gigawatt d’ici 2030, faisant du pays un acteur majeur du stockage énergétique en Amérique latine.
Le curtailment : un gaspillage qui coûte des milliards
Pourquoi cet empressement soudain ? Le Brésil fait face à un paradoxe énergétique de plus en plus coûteux et difficile à ignorer.
Le phénomène s’appelle le curtailment — littéralement « réduction forcée ». Concrètement, lorsque la production d’électricité renouvelable dépasse la demande, les opérateurs n’ont d’autre choix que de couper temporairement certaines installations solaires ou éoliennes. L’énergie produite est tout simplement perdue.
Les chiffres de 2025 sont éloquents :
- 26% de la production solaire brésilienne a été perdue à cause du curtailment
- 19% de la production éolienne a subi le même sort
En termes financiers, ce gaspillage représenterait environ 1,3 milliard de dollars — une somme colossale qui pèse sur la rentabilité des projets renouvelables et freine les investissements dans le secteur.
Les batteries offrent une solution élégante à ce problème : absorber l’électricité excédentaire quand elle est abondante et bon marché, puis la réinjecter dans le réseau aux heures de forte demande. C’est le chainon manquant qui permettrait au Brésil de maximiser le rendement de ses investissements dans les énergies renouvelables.

Un appel d’air pour les géants chinois
Si cette enchère attire des acteurs variés — Tesla, Petrobras et la société brésilienne Axia Energia ont tous participé à la consultation publique préalable —, les entreprises chinoises partent avec plusieurs longueurs d’avance. Leur positionnement repose sur trois piliers solides.
Une présence historique et des investissements massifs
La Chine n’est pas une nouvelle venue au Brésil. Entre 2007 et 2024, les projets du secteur énergétique ont représenté 45% des investissements chinois dans la plus grande économie d’Amérique latine, totalisant 35 milliards de dollarsselon le Brazil-China Business Council.
Cette présence de longue date a permis aux entreprises chinoises de tisser des relations solides avec les régulateurs, de comprendre les spécificités du marché brésilien et de constituer des équipes locales compétentes. Comme le souligne Larissa Wachholz, partenaire chez Vallya, un cabinet de conseil spécialisé sur la Chine : les entreprises chinoises présentes au Brésil « comprennent le marché de l’électricité et se sentent à l’aise pour étendre leur rôle au stockage. »
La maîtrise totale de la chaîne de valeur
L’avantage technologique chinois est peut-être le plus déterminant. Comme le résume Markus Vlasits, directeur de l’association brésilienne du stockage d’énergie (Absae) : la Chine « contrôle tout, de la fabrication des cellules de batteries à la production des intrants nécessaires. »
Cette domination verticale signifie que même si des entreprises non-chinoises remportent les contrats d’intégration système, les équipements sous-jacents — cellules, modules, systèmes de gestion — proviendront vraisemblablement de fournisseurs chinois. C’est une réalité que reconnaissent tous les observateurs du secteur.
L’expérience irremplaçable de l’intégration réseau
En tant que premiers investisseurs mondiaux dans les énergies renouvelables, les industriels chinois ont déjà affronté — et résolu — les défis techniques liés à l’intégration des batteries dans les réseaux électriques. Cette courbe d’apprentissage, acquise sur le terrain chinois, constitue un atout précieux face à des concurrents moins expérimentés.
Huawei : fer de lance d’une stratégie sophistiquée
Parmi les prétendants chinois, Huawei se distingue par l’ampleur de ses ambitions et la sophistication de son approche.
Près de trois décennies de présence au Brésil
Le géant technologique de Shenzhen, surtout connu du grand public pour ses smartphones et équipements télécoms, a considérablement développé ses activités dans le secteur énergétique ces dernières années. Présent au Brésil depuis près de 30 ans, Huawei dispose d’une connaissance intime du marché local et de relations établies avec les acteurs clés.
Une stratégie partenariale assumée
Contrairement à une approche purement exportatrice, Huawei mise sur les alliances locales. Roberto Valer, directeur technique de Huawei Digital Power Brazil, l’explique clairement : « Notre approche est de trouver des partenaires pour travailler ensemble et remporter l’enchère. Il ne s’agit pas simplement d’acheter une batterie en Chine et de s’attendre à ce qu’elle arrive à destination sans accroc. »
Cette philosophie collaborative pourrait séduire les autorités brésiliennes, soucieuses de maximiser les retombées locales des investissements étrangers.
Un travail de lobbying méthodique
Huawei ne s’est pas contenté d’attendre l’annonce de l’enchère. L’entreprise a multiplié les initiatives pour façonner l’environnement réglementaire en sa faveur : organisation d’ateliers avec le régulateur brésilien ANEEL et l’agence de planification énergétique EPE, invitation du ministre de l’Énergie Alexandre Silveira en Chine en avril dernier pour visiter ses installations de production de batteries.
Des références mondiales impressionnantes
Le palmarès récent de Huawei dans le secteur énergétique parle de lui-même :
- Onduleurs pour des fermes solaires en Argentine
- Stockage d’énergie pour des hôpitaux au Pérou
- Infrastructure de recharge pour camions électriques au Mexique
- Premier rang mondial des fabricants d’onduleurs pour installations solaires, selon Wood Mackenzie
La division énergie de Huawei a contribué à près de 10% du chiffre d’affaires total du groupe en 2024, signe de l’importance croissante de cette activité dans la stratégie globale de l’entreprise.
Un positionnement d’intégrateur système
Huawei ne fabrique pas ses propres cellules de batteries — celles-ci sont sourcées auprès de partenaires mondiaux. En revanche, l’entreprise conçoit et produit l’architecture complète des systèmes de stockage : packs batteries, systèmes de conversion d’énergie et logiciels de gestion. Ce positionnement d’intégrateur lui permet de proposer des solutions clés en main tout en conservant une flexibilité sur les composants.
Une concurrence… entre Chinois
Huawei n’est pas seul. Plusieurs autres poids lourds chinois ont manifesté leur intérêt pour l’enchère brésilienne :
- State Power Investment Corp. — déjà propriétaire de fermes solaires et éoliennes au Brésil
- China Energy Engineering Corp. — qui a récemment acquis trois centrales solaires dans le pays
- China Three Gorges Corp. — solidement implantée dans l’hydroélectricité et l’éolien brésilien
Le ministre de l’Énergie Alexandre Silveira était d’ailleurs en Chine la semaine dernière, où l’enchère figurait au cœur de ses discussions avec Huawei, mais aussi avec CATL (Contemporary Amperex Technology), Envision Energy et Sany Heavy Industry.
« Je suis conscient de l’importance de cette relation forte entre le ministère des Mines et de l’Énergie et les représentants des secteurs énergétique et minier chinois, » a-t-il déclaré dans un communiqué officiel mercredi.
Le Brésil, une terre d’accueil décontractée
Pas de « peur chinoise » à Brasília
Contrairement à de nombreux pays occidentaux — États-Unis, Royaume-Uni, Australie, et dans une moindre mesure certains pays européens — qui voient dans les équipements chinois, particulièrement ceux de Huawei, un risque potentiel pour la sécurité nationale, le Brésil adopte une posture résolument pragmatique.
Une position qui s’explique par plusieurs facteurs : l’absence de tensions géopolitiques majeures avec Pékin, l’importance des relations commerciales sino-brésiliennes (la Chine est le premier partenaire commercial du Brésil), et le besoin pressant d’investissements dans les infrastructures énergétiques.
Une certitude : l’équipement sera chinois
Quelle que soit l’issue de l’enchère, une chose semble acquise selon les observateurs : une grande partie des équipements de batteries sera certainement fournie par des entreprises chinoises. La domination chinoise sur la chaîne de valeur des batteries est telle qu’il est pratiquement impossible de monter un projet de stockage à grande échelle sans recourir, à un moment ou un autre, à des composants made in China.
L’Amérique latine, nouveau terrain de développement du stockage
Le Brésil n’est pas isolé dans sa démarche. Toute l’Amérique latine connaît une accélération des projets de stockage par batteries.
Le Chili, pionnier régional
Le Chili fait figure de précurseur dans la région et prévoit une expansion significative de ses capacités de stockage sur les cinq prochaines années. Le pays, confronté lui aussi à d’importants problèmes de curtailment dans le nord désertique où se concentrent les installations solaires, a rapidement compris l’intérêt stratégique des batteries.
L’Argentine entre dans la danse
L’Argentine a organisé sa première enchère de stockage d’énergie en septembre 2025, attribuant 667 mégawatts de capacité. Les installations devraient entrer en service d’ici 2027, marquant l’entrée du pays dans l’ère du stockage à grande échelle.
Le Mexique prépare l’avenir
La compagnie d’électricité publique mexicaine a annoncé au moins 2,2 gigawatts de stockage dans son plan d’expansion quinquennal, témoignant de l’intérêt croissant pour cette technologie de l’autre côté du continent.
Enjeux et perspectives : au-delà de l’enchère
Quid de la souveraineté énergétique ?
Si le pragmatisme brésilien ouvre des opportunités pour les entreprises chinoises, il soulève aussi des questions de long terme. La dépendance croissante vis-à-vis de fournisseurs étrangers pour des infrastructures critiques — le réseau électrique — mérite réflexion.
Toutefois, dans un contexte d’urgence climatique et de besoins massifs d’investissement, le Brésil semble avoir tranché : mieux vaut avancer vite avec les partenaires disponibles que d’attendre hypothétiquement l’émergence d’alternatives locales ou occidentales compétitives.
Un signal pour les industriels occidentaux
Pour Tesla, seul acteur américain majeur du stockage identifié dans la consultation publique, l’enchère brésilienne représente un test. L’entreprise d’Elon Musk, qui a déployé avec succès des projets de batteries géantes en Australie et en Californie, devra prouver sa compétitivité face à des concurrents chinois agressifs sur les prix et bien implantés localement.
Pour les industriels européens, largement absents de cette compétition, le constat est plus amer : la transition énergétique mondiale avance, et elle avance sans eux sur des marchés clés comme le Brésil.
Les défis techniques à venir
Au-delà de la compétition commerciale, la réussite de cette enchère dépendra de facteurs techniques. Intégrer 2 gigawatts de stockage dans un réseau aussi vaste et complexe que celui du Brésil — cinquième plus grand pays du monde — pose des défis considérables : gestion de la chaleur tropicale, adaptation aux spécificités du réseau brésilien, formation des équipes locales de maintenance.
C’est précisément sur ces aspects que l’expérience des acteurs chinois, acquise sur leur marché domestique, pourrait faire la différence.
Conclusion
Cette première enchère brésilienne de batteries de stockage illustre plusieurs tendances de fond :
- La transition énergétique s’accélère dans les pays émergents, avec des besoins massifs d’investissement que seuls quelques acteurs mondiaux peuvent satisfaire.
- La Chine domine la chaîne de valeur des batteries, de l’extraction des matières premières à l’intégration système, ce qui lui confère un avantage structurel difficile à contester à court terme.
- Les considérations géopolitiques pèsent différemment selon les régions du monde : là où l’Occident voit des risques, le Brésil voit des opportunités.
- L’Amérique latine émerge comme un marché clé pour le stockage d’énergie, avec le Chili, l’Argentine, le Mexique et désormais le Brésil qui accélèrent leurs programmes.
Rendez-vous en avril 2026 pour connaître les lauréats de cette enchère historique — et mesurer l’ampleur de la percée chinoise dans le secteur énergétique brésilien.
Sources : Brazil-China Business Council, Wood Mackenzie
