Pour la cinquième année, Les Ateliers du Futur ont passé au crible les trajectoires climat des entreprises du CAC 40, à partir de leurs documents d’enregistrement universel relatifs à l’exercice 2025.
Le Palmarès 2026 évalue cinq dimensions complémentaires : les objectifs à 2030, le plan d’actions à 2030, les moyens financiers consacrés à leur mise en œuvre, les objectifs à 2050 et la gouvernance climat. Chaque dimension est évaluée sur une échelle de 0 à 6, à partir des publications réglementées des groupes.
L’objectif n’est donc pas seulement de mesurer les ambitions affichées par les entreprises, mais d’évaluer la crédibilité de leur trajectoire de décarbonation : les objectifs sont-ils alignés avec l’Accord de Paris ? Sont-ils accompagnés d’un plan d’action, d’un financement identifié, d’une trajectoire 2050 et d’un pilotage au niveau de la direction générale ?
Le secteur BTP & Infrastructures
Le secteur BTP & Infrastructures rassemble trois entreprises du CAC 40 — Vinci, Bouygues et Eiffage, ce dernier entré dans l’indice en décembre 2025 — qui partagent un même modèle : des métiers de construction, de travaux et de concessions dont l’empreinte se situe pour l’essentiel dans le scope 3, en amont (matériaux achetés — béton, acier, bitume — et sous-traitance) comme en aval (usage des ouvrages et infrastructures livrés ou exploités).
Les trois entreprises déclarent ensemble près de 76 MtCO₂e d’émissions de gaz à effet de serre en 2025, tous scopes confondus et sur un périmètre mondial — soit environ 21 % des émissions territoriales de la France (359 MtCO₂e en 2025), les périmètres n’étant pas directement comparables. Vinci en représente les deux tiers (50 MtCO₂e), Bouygues un quart (19 MtCO₂e) et Eiffage 7 MtCO₂e. Dans les trois groupes, les scopes 1 et 2 — engins de chantier, flottes, énergie des sites — pèsent entre 4 % et 11 % de l’empreinte ; chez Vinci, le scope 3 aval lié aux concessions et à l’usage des ouvrages représente à lui seul 57 % du total.
Cette structure d’émissions commande la lecture des résultats : la décarbonation d’un constructeur se joue dans les matériaux qu’il achète, les offres bas carbone qu’il propose à ses clients et, pour les concessionnaires, dans le trafic des infrastructures qu’ils exploitent.
Alors, où en sont réellement les groupes de BTP du CAC 40 ? Ont-ils fixé des objectifs suffisamment ambitieux ? Ont-ils défini les plans d’action et les financements nécessaires ? Leur trajectoire 2050 est-elle crédible ? Et comment le climat est-il intégré dans leur gouvernance ?
C’est ce que nous avons analysé à travers les cinq dimensions du Palmarès 2026.
BTP & Infrastructures : un leader et deux groupes à mi-chemin
Classement des 3 entreprises dans le Palmarès non financier des entreprises du CAC 40 et notes sur 10

Bouygues atteint 8/10 et constitue la référence du secteur, à égalité avec Danone et Renault, derrière Engie, Orange et Unibail-Rodamco-Westfield. Vinci (4,5/10) et Eiffage (4,0/10) relèvent de la catégorie « insuffisant ».
Bouygues progresse de 0,5 point par rapport à 2025 : son plan d’actions passe de 2 à 6/6 grâce à la publication d’une Dancing Box et à une baisse avérée de ses émissions, malgré un financement moins bien noté (6 → 4).
Vinci recule de 0,5 point sous l’effet de la nouvelle formule, alors que sa gouvernance progresse (2 → 4).
1. Objectifs 2030 : le seul secteur où tous les groupes sont au niveau
| Moyenne du secteur : 6,0/6 | Moyenne du CAC 40 : 3,6/6 |
Les trois entreprises obtiennent 6/6 : Bouygues, Vinci et Eiffage.
C’est le seul de nos six secteurs où chaque groupe atteint la note maximale sur les objectifs 2030, et de loin le point fort du BTP (+2,4 points sur le CAC 40). Les trois groupes ont des objectifs en valeur absolue sur les trois scopes, validés par SBTi.
Vinci vise −40 % sur les scopes 1+2 par rapport à 2018 et −20 % sur le scope 3, amont et aval, par rapport à 2019, sur une trajectoire well below 2 °C validée en 2022.
Eiffage vise −46 % sur les scopes 1+2 (1,5 °C) et −30 % sur le scope 3 amont et aval (well below 2 °C) par rapport à 2019, validés en 2023.
Bouygues a des objectifs validés SBTi métier par métier et agrégés au niveau du groupe — environ −46 % sur les scopes 1+2 et −39 % sur le scope 3 —, exprimés en valeur absolue et, pour Bouygues Construction et Equans, également en intensité.
Globalement, le secteur a fait le travail de « destination » : des objectifs complets, chiffrés et validés, y compris sur le scope 3 aval. Le reste du Palmarès montre que c’est la partie la plus facile.
2. Plans d’actions 2030 : un seul groupe fait baisser ses émissions au rythme requis
| Moyenne du secteur : 2,7/6 | Moyenne du CAC 40 : 2,6/6 |
Une entreprise atteint 6/6 : Bouygues.
Le secteur est au niveau du CAC 40, mais l’écart entre les trois groupes est maximal : Bouygues coche toutes les cases, Eiffage aucune.
Plan chiffré et éprouvé (6/6) : Bouygues.
Bouygues publie une Dancing Box sur les scopes 1+2 et une autre sur le scope 3, avec les leviers et impacts de chaque métier. Ses émissions baissent en valeur absolue : −7 % tous scopes entre 2024 et 2025, dont −6 % sur le scope 1 (biocarburants, électrification des flottes, moindre recours aux groupes électrogènes) et −4,9 % par an sur le scope 3 depuis 2021, au-dessus du seuil de −4,2 %/an.
Plan publié mais efficacité non démontrée (2/6) : Vinci.
Vinci publie des engagements 2030 par pôle — Construction, Concessions, Airports, Cobra IS — mais sans Dancing Box, et son scope 3 n’a reculé que de 4 % entre 2019 et 2025, soit −0,7 %/an ; ses émissions totales sont stables par rapport à 2024.
Plan sans impacts quantifiés (0/6) : Eiffage.
Eiffage décrit des leviers sur les trois scopes — sobriété énergétique, énergies renouvelables, décarbonation des véhicules et engins, achats et offres bas carbone, sensibilisation des fournisseurs — mais sans en quantifier les impacts. Ses émissions baissent de 3,8 %/an depuis 2019 (−12 % en 2025), un rythme proche du seuil mais qui ne suffit pas, en l’absence d’impacts chiffrés, à démontrer l’efficacité du plan.
Globalement, Bouygues montre ce qu’un plan de construction peut être : des leviers chiffrés par métier et des résultats mesurables sur les scopes 1, 2 et 3. Pour Vinci et Eiffage, la prochaine étape est la Dancing Box — et, pour Vinci, une baisse effective du scope 3.
3. Financement 2030 : le point faible du secteur
| Moyenne du secteur : 1,3/6 | Moyenne du CAC 40 : 2,4/6 |
Aucune entreprise n’atteint 6/6.
C’est, avec la trajectoire 2050, la dimension la plus faible du secteur, un point sous la moyenne du CAC 40 — un résultat paradoxal pour des groupes dont le métier est de chiffrer des investissements.
Bouygues chiffre ses CAPEX et OPEX climat de façon agrégée : 54 M€ engagés en 2025 et 271 M€ cumulés sur 2026-2028, sans détail par levier.
Vinci ne publie aucun chiffrage des CAPEX ou OPEX climat par levier ; seul l’alignement sur la taxonomie européenne est publié (26 % du chiffre d’affaires, 41 % des investissements), alors que l’enjeu financier est a priori significatif.
Eiffage ne publie pas de plan d’investissement à 2030 ; seuls 38 M€ d’investissements liés à la décarbonation sont estimés pour 2025.
Globalement, le secteur a les objectifs et, chez Bouygues, le plan ; il lui manque la traduction financière. Relier les CAPEX et OPEX à chaque levier — engins, flottes, matériaux bas carbone, offres — est la condition pour rendre les objectifs 2030 crédibles.
4. Trajectoire 2050 : deux groupes sur trois sans Net Zéro reconnu
| Moyenne du secteur : 1,3/6 | Moyenne du CAC 40 : 3,1/6 |
Aucune entreprise n’atteint 6/6. Eiffage obtient 4/6, Bouygues et Vinci 0/6.
C’est la dimension où le retard du secteur sur le CAC 40 est le plus marqué (−1,7 point), et la plus faible moyenne sectorielle du Palmarès sur cette dimension.
Eiffage est le seul groupe du secteur à disposer d’un Net Zéro 2050 validé par SBTi : −90 % sur les trois scopes. Sa trajectoire repose toutefois en partie sur des technologies non matures dans les procédés industriels lourds, sans jalons, ni chiffrage de ces technologies.
Bouygues affiche un Net Zéro 2050 décidé, mais sans validation SBTi long terme ni alignement sur un scénario sectoriel de l’AIE.
Vinci n’a pas d’ambition Net Zéro 2050.
Globalement, le secteur a concentré son effort sur 2030 et laissé 2050 de côté : le premier groupe du Palmarès pour le BTP n’a pas de trajectoire 2050 reconnue, et le premier émetteur du secteur n’en a pas du tout. Pour des métiers dont les ouvrages ont une durée de vie de plusieurs décennies, c’est l’angle mort le plus visible.
5. Gouvernance climat : une référence, deux pilotages à renforcer
| Moyenne du secteur : 4,0/6 | Moyenne du CAC 40 : 4,0/6 |
Une entreprise atteint 6/6 : Bouygues. Vinci obtient 4/6, Eiffage 2/6.
Le secteur est exactement au niveau du CAC 40.
Chez Bouygues, le climat est piloté par un directeur général délégué (RSE et innovation) et une directrice générale adjointe membre du comité de direction générale, avec un Comité Environnement de Bouygues SA réuni quatre fois par an.
Chez Vinci, la Direction Environnement est dirigée par un membre du Comex qui anime un Comité Environnement dédié, et 5 % de la rémunération variable du PDG est indexée sur la baisse des scopes 1 et 2 — mais le pilotage n’est pas assuré en direct par la direction générale.
Chez Eiffage, le sujet relève de la Direction du développement durable et de l’innovation, rattachée à un membre du Codir, sans comité climat exécutif.
Globalement, l’enjeu pour Vinci et Eiffage est de placer le pilotage de la décarbonation au niveau de la direction générale, avec un comité climat exécutif à cadence au moins trimestrielle.
En synthèse
Le secteur BTP & Infrastructures obtient 5,5/10, contre 4,7/10 pour le CAC 40. Il est très en avance sur les objectifs 2030, au niveau sur les plans d’actions et la gouvernance, et nettement en retard sur le financement et la trajectoire 2050.
Ce profil est celui d’un secteur qui a pris les engagements 2030 les plus complets du Palmarès — tous validés SBTi, scope 3 aval compris — mais n’en a construit la suite que chez un seul groupe. Bouygues montre la voie sur le plan d’actions et la gouvernance, avec des émissions qui baissent sur les trois scopes ; il lui reste à faire valider sa trajectoire 2050 et à détailler son financement par levier. Vinci, premier émetteur du secteur, a les objectifs mais ni la baisse du scope 3, ni le chiffrage des moyens, ni le Net Zéro. Eiffage, entré dans le Palmarès cette année, a les objectifs et le Net Zéro validé, mais ni plan chiffré, ni financement, ni pilotage exécutif.
Pour les trois groupes, la prochaine étape est la même : transformer des objectifs validés en plans chiffrés par levier, financés, et pilotés par la direction générale — et, pour deux d’entre eux, décider d’une trajectoire 2050 que SBTi puisse valider.
Sources
- Les Ateliers du Futur, Palmarès Trajectoires Climat 2026, grille de scoring des groupes non financiers.
- Decks d’évaluation adressés aux trois groupes (Bouygues, Vinci, Eiffage), établis à partir des documents d’enregistrement universel 2025.
- Synthèse des émissions GES 2025 des groupes du CAC 40 (Les Ateliers du Futur, 11/09/2026), d’après les DEU 2025.
- Citepa, Secten 2026 : émissions de GES de la France en 2025, 359 MtCO₂e hors UTCATF.
