Le paysage des politiques climatiques mondiales n’a jamais été aussi contrasté. D’un côté, la COP30 de Belém a produit des engagements historiques, 122 pays ont soumis leurs nouvelles contributions nationales (NDC), et la tarification du carbone couvre désormais 28 % des émissions mondiales. De l’autre, les États-Unis se sont retirés de l’Accord de Paris, l’Inde — troisième émetteur mondial — n’a toujours pas soumis de nouvel engagement, et la trajectoire collective nous mène encore vers un réchauffement de 2,3 à 2,5°C.
Ce 3ème volet de notre 5ème Quarterly Climate Review dresse l’état des lieux des politiques publiques à un moment clé. LA nécessité d’agir est prouvée, le savoir faire existe, il manque l’échelle et la vitesse.
Sources : Global Carbon Budget 2025, Climate Action Tracker, UNFCCC, World Bank State and Trends of Carbon Pricing 2025, MSCI Transition Finance Tracker Q4 2025, Rhodium Group, Arvanitopoulos et al. (Nature Communications, 2026).
🌍 COP30 à Belém : le « Paquet de Belém » entre espoir et insuffisance
La COP30, tenue à Belém du 10 au 22 novembre 2025, restera comme un sommet de contrastes. Les 195 Parties ont unanimement adopté le Paquet de Belém, déclarant la transition énergétique propre « irréversible ». C’est un signal politique fort, sans précédent dans l’histoire des négociations climatiques.
À la clôture du sommet, 122 pays avaient soumis leurs NDC, couvrant environ 80 % des émissions mondiales. Si ces engagements étaient pleinement mis en œuvre, les émissions en 2035 diminueraient d’environ 12 % par rapport à 2019 — à comparer avec les projections pré-Paris, qui anticipaient une hausse de 20 à 48 %. Le progrès est réel mais insuffisant.
Sur le volet financier, plusieurs avancées notables ont été actées.
💰 Le triplement du financement de l’adaptation d’ici 2035 a été décidé (décision « Mutirão »).
💰Un accord de 1 000 milliards de dollars pour les réseaux électriques et les infrastructures propres dans les pays en développement a été conclu.
💰La feuille de route « Baku-to-Belém » vers 1 300 milliards de dollars par an d’ici 2035 a été adoptée, même si le débat sur l’adéquation de ces montants reste ouvert.
Sur les marchés carbone, un jalon historique a été franchi :
📊 l’Article 6.4 de l’Accord de Paris a vu sa première méthodologie adoptée, rendant enfin opérationnel le mécanisme international de crédits carbone après des années de blocage.
📊L’UE et le Brésil ont lancé une Coalition ouverte sur les marchés carbone de conformité, rejointe par 16 pays représentant environ 40 % des émissions mondiales.
🤝 Le premier Mécanisme de Transition Juste a été formellement établi en ligne avec l’Accord de Paris — une reconnaissance tardive mais cruciale du fait que la décarbonation doit être socialement équitable.
⚠️ Cependant, des lacunes majeures subsistent.
- Aucune feuille de route formelle de sortie des énergies fossiles n’a été adoptée, bloquée par les pétro-États malgré le soutien de plus de 80 pays.
- Et surtout, les NDC actuelles restent collectivement insuffisantes : elles placent le monde sur une trajectoire de 2,5 à 2,9°C de réchauffement.
- Le Belém Mission to 1.5°C et le Global Implementation Accelerator ont été lancés pour combler cet écart, mais leurs résultats concrets restent à venir.
🏛️ Les trois superpuissances climatiques : trajectoires divergentes
Chine : le géant en transition, entre records verts et paradoxe charbon
La Chine offre le tableau le plus complexe. D’un côté, ses émissions de CO₂ sont stables ou en baisse depuis 21 mois consécutifs. Les émissions totales de 2025 auraient diminué d’environ 0,3 %, tirées vers le bas par une chute de 7 % des émissions du ciment. Le pic des émissions chinoises est « finement équilibré » — mais il est encore trop tôt pour le déclarer définitivement.
La NDC 3.0 chinoise, soumise à Belém, comprend pour la première fois un objectif de réduction absolue des émissions : −7 à −10 % par rapport aux niveaux de pointe d’ici 2035. L’énergie non fossile doit dépasser 30 % de la consommation énergétique, et la capacité éolien + solaire doit atteindre 3 600 GW. Tous les gaz à effet de serre sont couverts pour la première fois.
☀️ Le déploiement des renouvelables est vertigineux : 430 GW de nouvelles capacités éolien et solaire installées en 2025 (+22 % sur un an), portant le total à 1 840 GW — dépassant pour la première fois la capacité thermique. Les véhicules à nouvelles énergies (NEV) représentent plus de 50 % des ventes de voitures neuves. L’éolien et le solaire fournissent 22 % de l’électricité chinoise, contre 18 % en 2024.
Le système d’échange de quotas chinois (ETS) s’élargit avec l’ajout de l’acier, du ciment et de l’aluminium, couvrant désormais environ 60 % des émissions nationales de CO₂ (~8 Gt, 3 700 entités). Un plafond absolu est prévu vers 2030. Le prix du carbone reste toutefois modeste : 60 à 100 yuans/tonne (environ 8 à 14 dollars), soit environ un huitième du prix de l’ETS européen.
🏭 Le paradoxe : 83 GW de nouvelles centrales à charbon ont été lancés en construction en 2025, un record. Le 15ᵉ Plan quinquennal (mars 2026) sera le test décisif pour déterminer si le charbon et le pétrole atteignent leur pic au cours de cette décennie. Le Climate Action Tracker maintient sa note « Hautement insuffisant » — les objectifs chinois ne viseraient qu’une réduction de 7 à 10 %, alors que 20 à 30 % seraient nécessaires pour un alignement 1,5°C.
Union européenne : l’ambition affirmée, la mise en œuvre en question
L’UE a formellement soumis sa NDC 3.0 à Belém : une réduction de 66,25 à 72,5 % des émissions de GES d’ici 2035 par rapport à 1990, sur la trajectoire d’une neutralité carbone en 2050. L’objectif indicatif pour 2040 est fixé à −90 % net, avec la possibilité d’utiliser jusqu’à 5 % de crédits internationaux.
Le Climate Action Tracker note toutefois qu’une réduction d’au moins 77 % serait nécessaire pour un alignement sur 1,5°C. L’évaluation globale : « Presque suffisant » sur les objectifs, mais en retard sur la mise en œuvre.
Quelques signaux d’alerte : le lancement de l’ETS II (système d’échange de quotas pour le transport et le bâtiment) a été reporté à 2028. Et un accord d’approvisionnement en GNL avec les États-Unis a été signé en 2025, en apparente contradiction avec les objectifs de décarbonation.
États-Unis : le grand recul
🚨 Le retrait américain de l’Accord de Paris est devenu effectif en janvier 2026. Plus encore, l’administration Trump a initié le retrait de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) elle-même — le traité fondateur de 1992. Aucun pays n’avait jamais tenté cette démarche.
📉 Le One Big Beautiful Bill Act (OBBBA), adopté en juillet 2025, constitue le démantèlement le plus complet de politique climatique jamais documenté. Les crédits d’impôt pour les véhicules électriques ont été supprimés. Les crédits pour le solaire résidentiel et l’efficacité énergétique ont pris fin le 31 décembre 2025. Les crédits de production pour l’éolien et le solaire seront progressivement supprimés pour les nouveaux projets après juillet 2026. Le fonds de 27 milliards de dollars pour la réduction des gaz à effet de serre (Greenhouse Gas Reduction Fund) a été abrogé. Seuls les crédits pour le nucléaire, le captage du carbone (CCUS) et les carburants propres ont été préservés et élargis.
⚖️ L’EPA a par ailleurs annulé l’Endangerment Finding de 2009 — le fondement juridique de toute réglementation fédérale sur les gaz à effet de serre. C’est un coup porté à l’architecture même de la politique climatique américaine.
💡 Et pourtant, la réalité économique américaine raconte une autre histoire. L’investissement dans les énergies propres a atteint un record de 378 milliards de dollars en 2025. Les sources zéro-carbone représentent désormais 42 % de la production d’électricité américaine. 24 gouverneurs d’États, représentant environ 60 % de l’économie américaine, maintiennent des objectifs alignés sur l’Accord de Paris. À la COP30, Bloomberg Philanthropies a couvert le déficit de 7,4 millions de dollars laissé par le retrait américain du budget de la CCNUCC.
Le décalage entre le discours fédéral et la dynamique de terrain est doc frappant. Mais il ne faut pas sous-estimer l’impact du recul fédéral : le Rhodium Group projette que les retours en arrière ajouteront 600 à 800 MtCO₂e par an d’ici 2040 par rapport à la trajectoire Biden. Les émissions américaines ont d’ailleurs augmenté de 2,4 % en 2025, inversant deux années de déclin.
❌ Les grands absents et les autres acteurs clés
🔴 Quatre membres du G20 n’avaient pas soumis de NDC 3.0 à la clôture de Belém : l’Inde (~7 % des émissions mondiales), l’Arabie saoudite (~2 %), la Corée du Sud (~2 %) et l’Argentine (~1 %). Ensemble, ils représentent environ 12 % des émissions mondiales non couvertes par de nouveaux engagements. L’absence de l’Inde, troisième émetteur mondial, est particulièrement préoccupante : aucun objectif absolu pour 2035 n’a été communiqué.
L’Arabie Saoudite s’est lancée dans une véritable guerre de tranchée contre les pays progressistes de l’UNFCCC: entrave aux résolutions, au calendrier…
🌏 L’Indonésie a franchi un cap historique en fixant le premier plafond absolu d’émissions de son histoire (1,26 à 1,49 GtCO₂e d’ici 2035), conditionné à 20 milliards de dollars de financement JETP. La Turquie a avancé son pic d’émissions à 2035 et inscrit la neutralité carbone en 2053 dans sa première Loi Climat (juillet 2025), mais reste le plus gros producteur d’électricité au charbon d’Europe avec une note « Critiquement insuffisant ». L’Afrique du Sud poursuit sa trajectoire de déclin, avec un objectif de zéro émission nette de CO₂ d’ici 2050, mais fait face à un déficit de financement majeur.
💹 Tarification du carbone : une expansion mondiale, mais des prix encore trop bas
📈 L’année 2025 marque une étape dans la généralisation de la tarification du carbone. Selon le rapport de la Banque mondiale, on compte désormais 43 taxes carbone et 37 systèmes d’échange de quotas en opération dans le monde — environ 80 instruments au total, contre seulement 5 en 2005. Ces mécanismes couvrent 28 % des émissions mondiales de GES et ont mobilisé plus de 100 milliards de dollars pour les budgets publics en 2024.
Le prix moyen du carbone a doublé en une décennie pour atteindre environ 19 dollars la tonne. Les juridictions représentant les deux tiers du PIB mondial disposent désormais d’une tarification directe du carbone, et plus de 50 % des émissions du secteur électrique sont couvertes.
L’adoption de la première méthodologie sous l’Article 6.4 à Belém constitue un tournant : elle rend opérationnel le mécanisme de crédits carbone internationaux prévu par l’Accord de Paris, ouvrant la voie à des échanges transfrontaliers encadrés.
🛃 Le MACF européen (Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières), entré dans sa phase définitive le 1ᵉʳ janvier 2026, ajoute une dimension supplémentaire en appliquant un prix du carbone aux importations de produits à forte intensité carbone (acier, ciment, aluminium, engrais, hydrogène, électricité).
⚠️ Malgré cette expansion, le prix moyen mondial reste largement insuffisant. À 19 dollars la tonne, on est loin des 50 à 100 dollars estimés nécessaires pour déclencher les transformations structurelles requises. L’ETS chinois, malgré sa couverture impressionnante, ne facture le carbone qu’à 8 à 14 dollars la tonne — huit fois moins que l’ETS européen (~70 €/tonne).
⚡ Énergies renouvelables et véhicules électriques : records et turbulences
🔋 Le déploiement des renouvelables accélère, mais le rythme reste insuffisant
Les capacités renouvelables mondiales atteignent des sommets. La Chine domine avec 430 GW installés en 2025. Aux États-Unis, un record de 54 GW de nouvelle capacité a été mis en service en 2025, dans une course pour devancer l’élimination des crédits. Les sources zéro-carbone y représentent désormais 42 % de l’électricité.
Pourtant, il manque encore 3 700 GW de capacité additionnelle d’ici 2030 pour atteindre l’objectif de triplement fixé à la COP28 (11 000 GW). Seuls 22 pays ont mis à jour leurs objectifs 2030. L’intégration au réseau pose des défis croissants : le taux d’écrêtement du solaire en Chine atteint 5,7 % au premier semestre 2025, et le déploiement du stockage reste en retard par rapport aux ajouts de capacité.
🚗 Véhicules électriques : deux modèles s’affrontent
En Chine, la pénétration des NEV dépasse 50 % des ventes de voitures neuves, avec plus de 10 millions de bornes de recharge (+56 % sur un an).
Aux États-Unis, les ventes de VE ont atteint un record de 1,6 million de véhicules en 2025, malgré la suppression des crédits fédéraux par l’OBBBA. Les mandats de l’État de Californie et de 14 autres États couvrent environ 40 % du marché automobile américain, assurant un filet de sécurité partiel. Mais 34,8 milliards de dollars d’investissements dans les énergies propres ont été annulés en 2025 — trois fois plus que les nouvelles annonces.
En Europe, le mandat de 100 % de ventes de véhicules zéro émission d’ici 2035 est en cours de révision, les pénalités de conformité pour 2025 ayant été reportées sous la pression de l’industrie. La part de marché des VE se stabilise autour de 15 à 18 % dans les principaux marchés.
🔬 Quelles politiques publiques fonctionnent réellement ?
🧪 Une étude majeure publiée dans Nature Communications début 2026 (Arvanitopoulos et al.) apporte des réponses éclairantes. L’analyse de 3 917 politiques climatiques dans 43 pays (OCDE + BRIICS) sur la période 2000-2022 montre que les portefeuilles de politiques ont permis d’éviter cumulativement 27,5 GtCO₂, dont 3,1 GtCO₂ pour la seule année 2022.
Les résultats clés sont sans ambiguïté. Les politiques les plus efficaces sont les instruments économiques — tarification du carbone et systèmes d’échange de quotas. La densité des politiques (nombre et diversité des instruments déployés) et leur spécialisation dans les instruments économiques accélèrent les réductions. Les objectifs absolus à long terme, combinés à des ministères dédiés au climat, amplifient l’efficacité de l’ensemble du portefeuille.
🧠 Mais une autre étude, une enquête allemande menée auprès de 3 306 personnes, apporte un avertissement crucial : les obligations climatiques contraignantes déclenchent une aversion au contrôle 52 % plus élevée que les restrictions liées au COVID. Fait surprenant, ce sont les citoyens les plus pro-environnement qui résistent le plus lorsqu’ils perçoivent une perte de liberté. L’implication pour les politiques publiques est claire : la conception doit privilégier la culture de valeurs vertes plutôt que la coercition. Les instruments coercitifs (interdictions, quotas obligatoires) risquent de saper le soutien de long terme, même dans les sociétés à forte confiance institutionnelle.
📉 Sur le plan de la finance climatique, le MSCI Transition Finance Tracker du 4ᵉ trimestre 2025 révèle que seules 19 % des entreprises cotées disposent d’objectifs validés par le SBTi (contre 14 % précédemment). La trajectoire agrégée des entreprises correspond à un réchauffement de 3°C — 62 % des sociétés cotées dépassent le seuil de 2°C. L’écart entre les engagements du secteur financier et la décarbonation réelle reste structurel.
Conclusion : cinq priorités pour accélérer
1️⃣ Combler le fossé entre engagements et mise en œuvre. Les NDC existent, mais elles ne mènent qu’à 2,3–2,5°C. L’enjeu n’est plus de prendre des engagements, mais de les traduire en politiques concrètes, budgétisées, avec des mécanismes de suivi. Les quatre membres du G20 manquants — en premier lieu l’Inde — doivent soumettre des objectifs ambitieux sans délai.
2️⃣ Accélérer la tarification du carbone. 80 instruments dans le monde, c’est un progrès spectaculaire. Mais à 19 dollars la tonne en moyenne, le signal-prix reste trop faible pour transformer les investissements. Le prix du carbone doit converger vers les niveaux européens, et les mécanismes comme le MACF doivent s’étendre à davantage de secteurs et de juridictions.
3️⃣ Maintenir l’élan malgré le recul américain. Le retrait fédéral américain est un coup dur, mais pas fatal. Les 24 États qui maintiennent leurs engagements, les 378 milliards de dollars d’investissements propres, et les 42 % d’électricité zéro-carbone montrent que la dynamique économique dépasse la politique fédérale. L’Europe et la Chine doivent intensifier leur leadership.
4️⃣ Résoudre le paradoxe charbon-renouvelables. La Chine installe des records de solaire ET lance des records de charbon. La Turquie adopte une loi climat tout en restant le premier producteur d’électricité au charbon d’Europe. Le 15ᵉ Plan quinquennal chinois (mars 2026) sera un test décisif. Sans fermeture effective des centrales à charbon, les capacités renouvelables s’ajoutent au mix sans le transformer.
5️⃣ Construire l’adhésion citoyenne. La recherche le confirme : la coercition seule ne fonctionne pas. Les politiques climatiques doivent être conçues pour emporter l’adhésion, pas pour l’imposer. Cela suppose de la transparence, de l’équité dans la répartition des coûts, et une attention constante à la justice sociale de la transition.
Regarder le Futur est le meilleur moyen de le construire!
