La fin d’un vide stratégique

Après plusieurs années d’hésitations politiques et de débats opposant défenseurs du nucléaire et promoteurs des énergies renouvelables (ENR), la France se dote enfin d’une nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3). Cette publication tardive constitue en soi une avancée majeure : elle redonne une visibilité indispensable aux filières énergétiques, aux industriels et aux investisseurs, dans un contexte d’incertitude marqué depuis plusieurs années.

L’exercice reste cependant délicat. Le gouvernement tente d’équilibrer des objectifs parfois contradictoires : accélérer la décarbonation, garantir la souveraineté énergétique, préserver la soutenabilité économique du système électrique et éviter des déséquilibres de marché liés à une éventuelle surproduction.

La nouvelle PPE3 apparaît comme un compromis pragmatique mais imparfait, qui pose de nombreuses questions sur la cohérence globale du modèle énergétique français visé.

Une certaine visibilité retrouvée pour les filières énergétiques

La première qualité de la PPE3 est simple : elle existe enfin.

Après près de cinq ans de débats et plusieurs années de retard, la France se dote d’une nouvelle feuille de route énergétique. Cette publication met fin à une période d’incertitude qui paralysait une partie des investissements, notamment dans les renouvelables dépendants d’appels d’offres publics. 

Pour les acteurs industriels, cette visibilité est essentielle car elle clarifie les trajectoires d’installation pour le solaire, l’éolien et le nucléaire existant, permet aux acteurs des filières concernées d’anticiper les futurs appels d’offres et aux pouvoirs publics de disposer d’une planification industrielle et financière sur une décennie.

Cette visibilité était d’autant plus nécessaire que les filières ENR dénonçaient depuis plusieurs mois un « moratoire de fait » lié à l’absence de cap politique clair. 

Dans ce contexte, la PPE3 doit être saluée : elle réintroduit un cadre stratégique indispensable au pilotage du système énergétique.

Une PPE centrée sur 2030-2035 : nucléaire existant et renouvelables comme piliers

La PPE3 se concentre sur deux horizons principaux : 2030 et 2035. Un point clé structure la stratégie : aucun nouveau réacteur EPR ne sera opérationnel avant cette échéance. La trajectoire repose donc sur les deux leviers principaux que sont l’augmentation de la production du parc nucléaire existant et le développement des énergies renouvelables.

Cette logique s’inscrit directement dans les conclusions du bilan prévisionnel RTE, qui souligne que la décarbonation rapide nécessite simultanément nucléaire et renouvelables, et que toute solution monochromatique (tout nucléaire ou tout renouvelable) est tout simplement irréaliste techniquement.

La PPE s’appuie d’ailleurs explicitement sur les scénarios de RTE, qui explorent différentes vitesses de décarbonation, dans un contexte où la consommation électrique française reste aujourd’hui inférieure de plusieurs points au niveau pré-Covid et où une inflexion significative à la hausse avant 2028 est jugée peu probable. 

Les scénarios évoqués par RTE, classés R1 à R4, évoquent des consommations électriques autour de 470 TWh en 2030 (scénario conservateur R1), jusqu’à environ 510 TWh en cas de décarbonation rapide (scénario R4). 

La PPE3 s’aligne sur une production d’électricité décarbonée de 585 TWh en 2030 et comprise entre 650 et 693 TWh en 2035, contre 458 TWh en 2023. Elle est donc ambitieuse en matière d’électrification de nos usages.

Elle  prévoit une montée en puissance  des énergies renouvelables (tableau ci-dessous) :

La PPE semble privilégier des trajectoires relativement ambitieuses d’électrification (proches des scénarios R3/R4), ce qui constitue un point fort : elle assume ainsi l’importance de l’électrification pour la décarbonationEt elle a également le mérite de fixer des objectifs de renouvelables non électriques (chaleur renouvelable et biométhane injecté), ce qui est indispensable pour décarboner aussi les secteurs difficilement électrifiables (industrie lourde et transports lourds)..

Un contexte de stagnation de la demande qui pousse à la prudence

Le système électrique français traverse une période paradoxale : abondance de production bas-carbone, consommations stagnantes, multiplication des épisodes de prix bas ou négatifs. Selon RTE, la France pourrait rester en situation de surcapacité pendant plusieurs années, avec, pour conséquences, une modulation accrue du nucléaire, des effacements plus fréquents de la production renouvelable, et une pression à la baisse sur les prix de marché.

Face à ce contexte, la PPE adopte une approche prudente pour éviter des déséquilibres économiques. Mais cette prudence a un coût politique : ce sont surtout le solaire et l’éolien terrestre qui voient leurs ambitions ralentir.

A titre d’exemple, le rythme de développement du PV solaire se voit ralenti en passant de 6 GW pour l’année 2025 à 3,5 GW/an.

Les fragilités majeures du texte

Le point le plus critique concerne les hypothèses de production du parc nucléaire existant. En visant des objectifs de production nucléaire dans une fourchette de 380 à 420 TWh/an, le gouvernement pêche probablement par excès d’optimisme, sachant que les prévisions de RTE étaient sensiblement plus basses (365 – 375 TWh/an). N’oublions pas que la modulation nucléaire augmente déjà fortement (diminution de la puissance pendant les périodes de surproduction), et que la disponibilité future du parc nucléaire actuel vieillissant reste incertaine dans un contexte où les épisodes climatiques extrêmes se multiplient : arrêt de deux réacteurs à Flamanville lors de la tempête de janvier 2026, réductions régulières de la production nucléaire en vallée du Rhône pendant les épisodes de canicule…

Si ces hypothèses s’avéraient trop optimistes, la stratégie entière pourrait être fragilisée, avec pour conséquence de nouvelles contraintes sur la vitesse d’électrification de l’énergie.   

Un deuxième point de fragilité de la nouvelle PPE est l’affichage d’un décalage volontaire de l’éolien qui ignore la réalité des délais.

La PPE parle de glissement de calendrier plutôt que de baisse d’ambition pour l’éolien. Mais cette présentation pose problème car les projets ENR subissent déjà beaucoup trop souvent des retards structurels (recours juridiques, complexité administrative, financement) ; le principal aléa est presque toujours le retard. Dans ce contexte, afficher un décalage volontaire réduit la résilience globale du système face aux incertitudes déjà nombreuses de la planification.

Enfin, la PPE semble lier la hausse de la consommation essentiellement à l’électrification. Or d’autres moteurs existent, notamment l’explosion potentielle des data centers liés à l’IA et la réindustrialisation prônée par toutes les tendances politiques. RTE souligne déjà une augmentation rapide des demandes de raccordement liées aux data centers et à l’industrie. 

Une approche discutable des prix de l’électricité

L’approche politique des prix de l’électricité du texte qui vient d’être publié est étonnante : la PPE semble vouloir limiter les surcapacités ENR pour éviter la baisse des prix, alors même que les renouvelables contribuent à réduire les coûts de marché.

N’est-il pas préférable de favoriser un avantage compétitif national basé sur une électricité moins chère ?

Ce choix pose une question stratégique majeure : doit-on optimiser les revenus des producteurs ou maximiser la compétitivité économique du pays ?

L’angle mort majeur : l’hydrogène et la valorisation des surplus

Si la PPE 3 reprend les objectifs d’installation d’électrolyseurs issus de la stratégie Hydrogène publiée en 2025, elle reste étonnamment silencieuse sur l’ opportunité que cela constitue pour  valoriser les surplus électriques en les transformant en hydrogène bas-carbone.  

Pourtant, les périodes de surproduction deviennent structurelles (si on veut avoir du renouvelable en période de pointe de consommation, on sera automatiquement en surplus de production en période de creux de consommation), la modulation nucléaire augmente, et les prix négatifs se multiplient.

Convertir ces surplus croissants en hydrogène pourrait contribuer à la stabilité du système électrique, permettre de produire un hydrogène compétitif, accélérer sur les e-carburants et les SAF (Sustainable Aviation Fuels = carburants durables pour l’aviation), et valoriser les investissements déjà réalisés pour développer la filière de production d’électrolyseurs. Rappelons qu’aujourd’hui, le principal obstacle au développement de l’hydrogène bas-carbone est son prix ; le produire avec de l’électricité excédentaire à bas prix est donc une extraordinaire opportunité.

L’absence de vision claire sur ce sujet apparaît comme une occasion manquée.

C’est d’autant plus étonnant que la PPE 3 reste floue également sur la limitation des surplus à travers la gestion de la flexibilité par les batteries.

La France dispose actuellement d’une capacité installée de batteries limitée, inférieure à celle de plusieurs voisins européens, avec 13 GW de batteries en file d’attente chez RTE. Aucun objectif chiffré n’est fixé à l’horizon 2030 dans l’actuelle PPE3. 

En conclusion, une PPE qui a le mérite d’exister et de se baser sur des hypothèses claires ; mais très loin d’une planification stratégique visionnaire et ambitieuse

La PPE3 marque un progrès réel : elle met fin à une longue période d’indécision et offre enfin un cadre stratégique aux acteurs du secteur.

Mais elle reflète aussi un compromis politique fragile : ambition nucléaire élevée mais incertaine, un ralentissement prudent des renouvelables, une vision partielle des dynamiques de demande et des opportunités industrielles (hydrogène et valorisation du surplus) insuffisamment exploitées.

En cherchant à ne pas trop déplaire à chaque camp, la PPE risque de manquer un objectif essentiel : faire de l’électricité abondante, décarbonée et bon marché un avantage compétitif décisif pour la France. Chaque kWh bas-carbone doit venir remplacer un kWh fossile. Il est vrai que l’Etat, à la recherche d’un équilibre budgétaire, se désengage petit à petit du financement des énergies renouvelables hors nucléaire. La mission Levy-Tuot (*), dont les conclusions sont attendues fin mars, a d’ailleurs l’objectif affiché d’optimiser la dépense publique vis-à-vis des renouvelables. 

Mais restons optimiste, car la PPE 3 intègre pour la première fois une clause de revoyure en 2027. Ce sera l’occasion de lever toutes les zones de flou de ce texte !

(*) : La mission Levy-Tuot porte sur l’optimisation des soutiens publics aux énergies renouvelables électriques et au stockage d’électricité