A l’occasion de notre 5ème revue quadrimestrielle sur le Climat mondial, nous livrons ici le volet sur les technologies vertes, tant du point de vue des récents développements que des perspectives. (Sources AIE (World Energy Investment 2025, Electricity 2026, Renewables 2025, Critical Minerals 2025), Rystad Energy, Benchmark Minerals, Our World in Data, EHPA, AHRI, JRAIA.)

Une dynamique historique, mais un fossé structurel qui persiste

Le chiffre est implacable : 85% de l’énergie primaire mondiale reste d’origine fossile. Dix ans de déploiement massif des renouvelables, et la part des énergies décarbonées n’atteint toujours que 15% du mix primaire mondial. C’est la réalité physique à laquelle nous faisons face.

Autre réalité, tout aussi importante : les additions de capacités renouvelables ont doublé entre 2022 et 2024. C’est la manifestation d’une accélération sans précédent, que l’économie mondiale commence à enregistrer dans ses flux d’investissement.

En 2025, pour la première fois, le monde investit deux fois plus dans les énergies propres que dans les fossiles : 2 200 milliards USD contre environ 1 000 milliards, sur un total d’investissements énergétiques mondiaux de 3 300 milliards. Et ce n’est pas seulement une tendance — les investissements dans le pétrole amont reculent pour la première fois depuis 2020. Le signal est clair. La bascule économique est en cours.

Production électrique : les renouvelables progressent, le charbon résiste

Dans la production d’électricité, 2025 a confirmé la dynamique : les renouvelables ont progressé de 9%, portées notamment par le solaire. Les sources bas-carbone (renouvelables + nucléaire) représentent désormais 42% de la production électrique mondiale — et devraient atteindre 50% d’ici 2030 selon l’AIE.

La mauvaise nouvelle : le charbon est resté relativement stable en 2025. Les baisses en Chine et en Inde ont été compensées par des hausses aux États-Unis, en Eurasie et en Asie du Sud-Est. La décarbonation du secteur électrique avance, mais elle n’est pas encore irréversible partout.

Le stockage : la prochaine frontière critique

L’un des signaux les plus importants de cette revue concerne le stockage. Le développement des capacités de stockage a atteint un record en 2025, tiré par la chute des coûts des batteries et par la montée des prix négatifs sur les marchés électriques : quand le solaire et l’éolien surproduisent, les prix s’effondrent — voire deviennent négatifs —, et les opérateurs doivent absorber ces surplus.

Le message de l’AIE est sans ambiguïté : pour atteindre le scénario NZE et le triplement des renouvelables décidé à la COP28, il faudra multiplier par 6 les capacités de stockage réseau d’ici 2030. La course est lancée, mais nous en sommes encore loin.

Efficacité énergétique : un ralentissement préoccupant

Une tendance qui mérite toute notre attention: Après une amélioration de l’intensité énergétique mondiale de 2% par an entre 2010 et 2019, le rythme a chuté à seulement 1% en 2024. Les raisons ? La reprise post-Covid très capitalistique en Chine et en Inde, des épisodes de chaleur extrême qui gonflent la demande, et de mauvaises années hydrologiques dans plusieurs régions.

C’est un signal structurel inquiétant. Sans amélioration de l’efficacité, la décarbonation dépend entièrement d’un remplacement massif des sources — ce qui prend du temps et coûte cher.

Electrification du transport et du chauffage: une révolution à deux vitesses

20,7 millions de véhicules électriques vendus dans le monde en 2025 — un nouveau record, en hausse de 20%. Les véhicules 100% électriques ont progressé de 24%, les hybrides rechargeables de 13%. La trajectoire NZE est respectée pour l’instant.

La Chine reste le moteur incontestable, avec 12,9 millions d’unités. L’Europe a surpris positivement avec 4,3 millions de véhicules électrifiés, soit +33%. Le momentum est réel.

Mais le tableau du chauffage des bâtiments est plus sombre. D’une part, les ventes de pompes à chaleur ont reculé de 1% en 2024 à l’échelle mondiale, et la chute est sévère en Europe continentale — la faute aux coûts, à la conjoncture défavorable et au recul des aides à l’achat au Canada notamment. D’autre part, les changements de politiques commerciales — tarifs douaniers, suppression d’incitations — font peser des incertitudes croissantes sur les dynamiques de marché, notamment aux États-Unis.

Innovation et R&D : l’IA distrait les investisseurs

Voici un signal que nous suivons avec inquiétude : les budgets publics de R&D énergétique ont reculé en 2024, et les estimations pour 2025 indiquent une nouvelle baisse de 2%, à 55 milliards USD. Nous ne sommes plus qu’à 0,05% du PIB des pays membres de l’AIE — contre 0,1% après les chocs pétroliers des années 1970. Les initiatives de réarmement mettent évidemment les budgets publics sous tension, ce qui est contre-productif pour le futur de notre humanité.

Le capital-risque dédié à l’énergie a lui aussi reflué depuis 2022. La raison principale en 2025 est que l’IA capte désormais près de 30% du VC mondial, au détriment des start-ups énergétiques. C’est un défi de souveraineté technologique autant que climatique.

Rappelons que 35% des réductions d’émissions attendues en 2050 viendront de technologies non encore commercialisées aujourd’hui (source AIE). Sous-investir dans l’innovation de rupture aujourd’hui, c’est hypothéquer notre trajectoire nette zéro.

Perspectives 2030 : une accélération nécessaire, des gaps à combler

La demande électrique : une croissance à piloter

La consommation mondiale d’électricité va croître fortement. L’AIE projette +3,6% par an en moyenne entre 2026 et 2030, contre 2,8% sur la décennie écoulée. En 2030, le monde consommera 33 600 TWh contre 28 200 en 2025.

Cette demande sera portée par les bâtiments (data centers, climatisation, pompes à chaleur), l’industrie et les transports. La part de l’électricité dans la consommation finale totale passera de 21% à 24% d’ici 2030. Ce n’est pas une contrainte — c’est le chemin de la décarbonation.

Le nucléaire reprend de l’altitude

La génération nucléaire devrait croître de 2,8% par an en moyenne sur 2026-2030 — soit plus du double de la progression récente. La Chine sera le premier contributeur, avec presque 30 GW de nouvelles capacités attendues. Le Japon continue ses redémarrages, la France optimise sa maintenance. Le nucléaire est bel et bien de retour dans l’équation climatique mondiale.

Les minéraux critiques : le lithium en zone rouge

C’est peut-être le signal le plus préoccupant pour notre trajectoire 2030. L’AIE tire la sonnette d’alarme sur la dépendance croissante à un nombre réduit de pays producteurs — et la Chine domine la chaîne de raffinage avec une part en hausse continue. En 2024, les 3 premiers pays représentaient en moyenne 86% du raffinage des métaux de transition.

Dans un contexte de tensions géopolitiques majeures, avec 55% des métaux stratégiques soumis à des restrictions à l’exportation, le risque de choc d’approvisionnement est réel. L’AIE estime qu’un tel choc pourrait entraîner des hausses de prix de 40 à 50% pour les consommateurs.

Le lithium demeure le minéral à plus haut risque pour nos objectifs 2030. La diversification, le recyclage et l’innovation sur les matériaux alternatifs sont urgents — mais progressent trop lentement.

Hydrogène et CCUS : il faut investir maintenant pour des effets après 2030

L’hydrogène bas-carbone et le CCUS (captage et stockage du carbone) ne représentent aujourd’hui qu’une infime fraction des solutions déployées. Mais il faut s’y engager dès maintenant car leurs effets ne se feront sentir qu’après 2030 — dans les secteurs difficiles à électrifier : acier, ciment, industrie lourde.

L’AIE projette que l’hydrogène bas-carbone pourrait atteindre 4% de la production totale d’hydrogène d’ici 2030. Le pipeline de projets CCUS est robuste — mais leur financement doit plus que décupler dans les trois prochaines années pour concrétiser ce potentiel.

Notre conclusion : une transition en marche, mais qui manque toujours de vitesse

Ce chapitre GreenTech de notre 5ème revue climatique dresse un portrait cohérent : la transition est réelle, les investissements s’accélèrent, les technologies se déploient à une vitesse inédite. Le monde investit désormais massivement dans les énergies propres. C’est un acquis que nous ne devons pas minimiser.

Mais les signaux de fragilité sont tout aussi réels. L’efficacité énergétique ralentit. La R&D fléchit. Les minéraux critiques sont concentrés dans trop peu de mains. Le stockage doit être multiplié par 6. Et les incertitudes politiques — notamment aux États-Unis — menacent des marchés clés.

Le G20 et les grandes coalitions d’acteurs privés ont entre leurs mains les leviers qui feront la différence. Ce n’est pas le moment de lever le pied.

Notre synthèse pour les décideurs en anglais à télécharger: