Ce lundi 20 juillet, Andy Burnham est devenu le 59e Premier ministre britannique et le septième Premier ministre en dix ans.

Après Starmer, Burnham : vers une nouvelle phase de la transition climatique britannique ?

Le Royaume-Uni ouvre un nouveau chapitre de sa transition climatique. Après la nomination d’Andy Burnham à Downing Street par le roi Charles III, une question s’impose : la politique climatique britannique va-t-elle changer de cap, ou assisterons-nous plutôt à une évolution de sa mise en œuvre ?

Les premiers signaux envoyés par le nouveau Premier ministre invitent davantage à la seconde hypothèse. Les objectifs fondamentaux demeurent inchangés. Le Royaume-Uni reste juridiquement engagé vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément au Climate Change Act et aux budgets carbone successifs. En revanche, l’expérience acquise par Andy Burnham à la tête du Grand Manchester laisse penser que la transition pourrait désormais être conduite autrement : plus près des territoires, davantage articulée avec la politique industrielle et plus attentive aux conséquences sociales de la décarbonation.

Cette distinction entre objectifs et méthode est essentielle. Depuis près de vingt ans, le Royaume-Uni bénéficie d’un consensus politique relativement solide sur la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre. La véritable interrogation porte aujourd’hui sur la manière d’accélérer cette transition sans fragiliser la compétitivité économique, la cohésion sociale ou la sécurité énergétique.

Un passage de relais pour restaurer la confiance

Après deux années à Downing Street, ponctuées de polémiques, Keir Starmer quitte ses fonctions dans un contexte politique devenu difficile. Élu sur la promesse de restaurer la stabilité après les années de turbulences conservatrices, il est parvenu à rétablir une certaine crédibilité institutionnelle, mais sans répondre aux attentes d’une partie de l’électorat sur le pouvoir d’achat, la croissance économique et l’état des services publics. Sa popularité s’est progressivement érodée, tandis que plusieurs députés travaillistes plaidaient pour un leadership capable d’incarner une nouvelle dynamique avant les prochaines échéances électorales (2029). Dans ce contexte, Andy Burnham s’est imposé comme une alternative crédible. Ancien ministre, mais surtout maire du Grand Manchester depuis 2017, il bénéficie d’une solide réputation de gestionnaire et d’un ancrage territorial rare au sein de la classe politique britannique. Son expérience des politiques de transport, de logement, de développement économique et de transition énergétique lui confère un profil différent de celui de ses prédécesseurs. Son arrivée à Downing Street ne traduit donc pas une rupture idéologique avec la ligne travailliste, mais la volonté de donner une nouvelle impulsion à un gouvernement confronté à la mise en œuvre des réformes plus qu’à leur définition.

Le Royaume-Uni, l’un des champions climatiques des économies développées

Il est difficile de comprendre les défis climatiques auxquels est confronté Andy Burnham sans mesurer le chemin déjà parcouru.

Le Royaume-Uni est aujourd’hui considéré comme l’un des pays développés ayant obtenu les résultats les plus significatifs en matière de décarbonation. Depuis 1990, ses émissions de gaz à effet de serre ont diminué de plus de moitié, tandis que son produit intérieur brut a continué de progresser. Peu de grandes économies peuvent revendiquer un découplage aussi marqué entre croissance économique et émissions.

Cette performance s’inscrit dans une trajectoire climatique particulièrement ambitieuse. Au-delà de son objectif de neutralité carbone en 2050, le Royaume-Uni s’est engagé, dans sa Contribution déterminée au niveau national (NDC) déposée au titre de l’Accord de Paris, à réduire ses émissions de 81 % d’ici à 2035 par rapport à leur niveau de 1990. Cet engagement, parmi les plus ambitieux des grandes économies industrialisées, prolonge le cadre instauré par le Climate Change Act de 2008 et les budgets carbone quinquennaux, qui imposent à chaque gouvernement de maintenir le pays sur une trajectoire compatible avec cet objectif de long terme.

Source : Climate Action Tracker

Cette réussite repose d’abord sur une transformation spectaculaire du système électrique. Au début des années 1990, le charbon constituait encore le pilier de la production d’électricité britannique. Trente ans plus tard, il a pratiquement disparu. Dans le même temps, le Royaume-Uni est devenu le premier marché européen de l’éolien en mer, avec plus de seize gigawatts de capacité installée et un portefeuille de projets parmi les plus importants au monde. Les énergies renouvelables hors nucléaire ont représenté 52,5 % de la production d’électricité du Royaume-Uni en 2025, un niveau record et la deuxième année consécutive au-dessus de 50 % ?

Parmi les autres réussites :

  • Adoption accélérée des véhicules électriques : en 2025, les véhicules 100 % électriques représentaient 23,4 % des ventes de voitures neuves au Royaume-Uni, contre 17,4 % en moyenne dans l’Union européenne.
  • Décarbonation du chauffage des bâtiments : le gouvernement soutient le déploiement des pompes à chaleur et la rénovation énergétique des logements à travers le Warm Homes Plan, doté de 13,2 milliards de livres sterling d’ici 2030.

Cette évolution n’est pas le fruit du hasard. Le Climate Change Act a instauré un cadre juridique d’une remarquable stabilité, fondé sur des objectifs contraignants et sur les recommandations indépendantes du Climate Change Committee (CCC). Cette gouvernance de long terme a permis de donner de la visibilité aux investisseurs, de soutenir l’innovation industrielle et de créer un large consensus politique autour des objectifs de décarbonation.

Mais les progrès les plus rapides ont probablement déjà été réalisés. Les réductions d’émissions obtenues grâce à la disparition du charbon ont constitué une première étape décisive. Les prochaines seront plus difficiles, car elles concerneront des secteurs où les solutions sont plus coûteuses, les investissements plus importants et les changements de comportement beaucoup plus déterminants.

Une deuxième phase beaucoup plus complexe

La fermeture progressive des centrales à charbon a permis d’obtenir des réductions massives d’émissions dans un secteur où les solutions technologiques étaient déjà disponibles. La prochaine étape sera d’une nature différente.

Les émissions restantes proviennent principalement des transports, du chauffage des bâtiments, de l’industrie et, dans une moindre mesure, de l’agriculture. Dans chacun de ces domaines, les technologies existent, mais leur déploiement suppose des investissements considérables, des adaptations réglementaires et, surtout, une adhésion durable des citoyens.

Près de dix-sept millions de logements britanniques sont encore chauffés au gaz naturel. Les transports représentent environ un quart des émissions nationales, tandis que les secteurs industriels les plus émetteurs doivent poursuivre leur transformation dans un contexte de concurrence internationale accrue.

Cette nouvelle phase de la transition ne repose plus uniquement sur le développement des énergies renouvelables. Elle implique également le renforcement des réseaux électriques, le développement des capacités de stockage, l’accélération des infrastructures de recharge pour les véhicules électriques ainsi que la modernisation des moyens pilotables de production, notamment le nucléaire.

Les grands projets de centrales nucléaires de type EPR, comme Hinkley Point C ou Sizewell C, continueront ainsi de jouer un rôle important dans la stratégie énergétique britannique. La réussite de la transition dépendra moins d’une technologie particulière que de la capacité à articuler l’ensemble du système énergétique autour d’un objectif commun : produire une électricité abondante, décarbonée, compétitive et disponible en permanence.

Le gouvernement devra également poursuivre le développement de nouvelles filières industrielles telles que l’hydrogène bas carbone, le captage et stockage du carbone (CCS) et les réseaux intelligents, autant de secteurs dans lesquels le Royaume-Uni ambitionne de conserver une position de premier plan.

La transition entre ainsi dans une nouvelle phase. Elle devient moins exclusivement énergétique et davantage économique, industrielle, territoriale et sociale.

C’est précisément sur ce terrain que le parcours d’Andy Burnham pourrait constituer un atout.

Manchester, laboratoire d’une nouvelle approche

L’intérêt de la nomination d’Andy Burnham réside moins dans son appartenance au Parti travailliste que dans son parcours. Contrairement à la plupart des Premiers ministres britanniques, il arrive à Downing Street après avoir exercé pendant plusieurs années des responsabilités exécutives à l’échelle d’un territoire.

À la tête du Grand Manchester depuis 2017, il a piloté le développement d’une métropole de près de trois millions d’habitants confrontée à des enjeux très concrets : mobilité, logement, qualité de l’air, développement économique et attractivité industrielle. Cette expérience a profondément façonné sa vision de la transition climatique.

Manchester s’est fixé un objectif de neutralité carbone dès 2038, soit douze ans avant l’échéance nationale. Mais, plus encore que cette ambition, c’est la méthode retenue qui mérite l’attention.

La politique climatique locale n’a jamais été présentée comme une simple politique environnementale. Elle a été intégrée à une stratégie plus large de développement territorial. Les investissements dans les transports publics répondaient autant aux objectifs climatiques qu’à la lutte contre la congestion. Les programmes de rénovation énergétique visaient simultanément la réduction des émissions, la baisse des factures et l’amélioration du confort des logements. Les projets industriels étaient pensés comme des leviers de création d’emplois autant que de décarbonation.

Le développement du Bee Network, destiné à intégrer bus, tramways et mobilités actives au sein d’un réseau unique, illustre cette approche. L’objectif n’était pas seulement de réduire les émissions des transports, mais également d’offrir un service plus simple, plus fiable et plus attractif pour les usagers.

Cette manière d’aborder la transition pourrait inspirer l’action du nouveau gouvernement. Elle repose sur une idée simple : une politique climatique est d’autant plus acceptée qu’elle améliore concrètement la vie quotidienne des citoyens.

Les résultats obtenus à Manchester restent naturellement d’une autre échelle que ceux attendus d’un gouvernement national. Ils montrent néanmoins qu’une transition territorialisée peut produire des résultats significatifs tout en associant davantage les collectivités locales, les entreprises et les habitants.

Parmi les premières orientations annoncées par Andy Burnham figure la création de No. 10 North, un second pôle gouvernemental à Manchester destiné à rapprocher le pouvoir exécutif des territoires. Si le projet reste à mettre en œuvre, il illustre déjà la philosophie politique du nouveau Premier ministre : faire de la dévolution et de l’ancrage territorial les moteurs de la réindustrialisation et de la transition énergétique. 

Depuis plusieurs années, Andy Burnham défend une conception de la transition énergétique fondée sur ce que les organisations internationales qualifient de « transition juste ».

Le principe est désormais bien connu : la lutte contre le changement climatique ne peut être durable que si ses bénéfices sont largement partagés et si ses coûts ne pèsent pas de manière disproportionnée sur certains territoires ou certaines catégories sociales.

Cette approche prend une résonance particulière au Royaume-Uni. Les profondes mutations industrielles des années 1980 ont laissé dans plusieurs régions un souvenir durable de désindustrialisation et de fractures territoriales. Toute politique climatique qui donnerait le sentiment de reproduire ces déséquilibres se heurterait rapidement à une forte opposition.

À plusieurs reprises, Burnham a insisté sur la nécessité de faire de la transition énergétique un projet d’amélioration du niveau de vie plutôt qu’un catalogue de contraintes. Rénover un logement pour diminuer les factures, développer des transports publics performants, attirer de nouvelles activités industrielles ou améliorer la qualité de l’air constituent autant de bénéfices directement perceptibles par les citoyens.

Cette philosophie pourrait conduire le gouvernement à renforcer les programmes de rénovation énergétique, à accélérer les investissements dans les transports collectifs et à soutenir plus activement les régions historiquement dépendantes des industries fossiles ou fortement exposées aux mutations industrielles.

L’enjeu dépasse la seule politique climatique. Il s’agit également de renforcer la cohésion territoriale et de démontrer que la transition peut devenir un moteur de développement économique.

Les premiers défis

Les premières semaines du nouveau gouvernement permettront de mesurer la traduction concrète de ses ambitions climatiques et industrielles. Deux dossiers seront particulièrement révélateurs : le rôle que jouera Great British Energy et les choix qui seront opérés concernant l’avenir énergétique de la mer du Nord.

Créée en 2024 pour mobiliser des capitaux publics et privés au service des infrastructures bas carbone, Great British Energy est appelée à devenir l’un des principaux instruments de la transition énergétique britannique. Son succès dépendra toutefois des ressources financières qui lui seront accordées, de sa capacité à attirer les investisseurs privés et de son aptitude à accélérer le déploiement des énergies renouvelables, des réseaux électriques et des capacités de stockage. Plus largement, elle pourrait symboliser une évolution de la politique climatique du Royaume-Uni, davantage orientée vers l’investissement, l’innovation et la réindustrialisation verte.

Dans le même temps, le gouvernement devra trancher l’épineuse question de la mer du Nord. Alors que le pétrole et le gaz demeurent essentiels à l’approvisionnement énergétique du pays, les objectifs climatiques imposent une réduction progressive de cette dépendance. L’exécutif devra concilier plusieurs impératifs parfois difficiles à réconcilier : sécurité énergétique, compétitivité industrielle, préservation de l’emploi dans les territoires concernés et respect des engagements climatiques. La question de l’autorisation de nouveaux projets pétroliers ou gaziers constituera à cet égard un premier test de crédibilité (Projet Rosebank). Plus qu’un arbitrage entre croissance et environnement, Andy Burnham pourrait chercher à inscrire cette décision dans une stratégie plus large de transformation industrielle, visant à accompagner les régions concernées vers les nouvelles filières énergétiques plutôt qu’à imposer une rupture brutale.

Si la réduction des émissions restera naturellement la priorité, le nouveau gouvernement devra également renforcer les politiques d’adaptation au changement climatique. Les vagues de chaleur, les inondations et les épisodes de sécheresse exercent déjà une pression croissante sur les infrastructures, les bâtiments et les services publics britanniques. La question de l’adaptation pourrait ainsi prendre une place plus importante dans les prochaines stratégies climatiques nationales.

Cap sur la rentrée

À peine installé au 10 Downing Street, Andy Burnham a donné le ton. Dans son premier discours, il a placé le coût de la vie, le rétablissement de la confiance dans l’action publique et le renouveau économique au cœur de son projet, promettant un gouvernement davantage tourné vers les préoccupations concrètes des citoyens et des territoires. 

Il semble illustrer une évolution déjà observée par plusieurs analystes britanniques : le terme « Net Zero » est devenu plus difficile à porter politiquement. Sans remettre en cause les objectifs climatiques, le nouveau gouvernement pourrait privilégier un discours centré sur l’économie verte, les emplois, la baisse des factures d’énergie et la croissance plutôt que sur les seules réductions d’émissions.

Cette volonté s’est immédiatement traduite par une première mesure symbolique : la suppression de la TVA sur les factures d’électricité des ménages à compter du 1er octobre. Présentée comme une réponse directe aux difficultés du quotidien, cette décision devrait permettre de réduire les factures énergétiques et d’offrir un premier signal en faveur du pouvoir d’achat. 

Mais l’essentiel reste à venir. Les prochains jours seront consacrés à la finalisation de l’équipe gouvernementale et à la définition des grandes priorités de l’exécutif. Au-delà des premières annonces, les observateurs attendent désormais les arbitrages qui permettront de mesurer la cohérence entre les ambitions affichées et les moyens mobilisés. 

Le premier rendez-vous politique majeur devrait intervenir à la rentrée parlementaire. Andy Burnham est attendu devant la Chambre des communes en septembre pour exposer la feuille de route de son gouvernement et préciser sa stratégie en matière de croissance, de transition énergétique, de réindustrialisation et de cohésion territoriale. C’est à cette occasion que pourra véritablement s’apprécier la portée du changement annoncé au sommet de l’État britannique.

À ce stade, tout porte à croire qu’Andy Burnham s’inscrira dans la continuité des efforts de décarbonation engagés par le Royaume-Uni depuis près de deux décennies. Si cette ambition se traduit par des politiques cohérentes et des investissements à la hauteur des enjeux, l’expérience britannique pourrait constituer une source d’inspiration pour de nombreux pays européens confrontés au même défi de concilier transition climatique, compétitivité économique et cohésion territoriale.