Les citoyens exposés à la canicule, les sinistrés des feux de forêt, les pompiers qui luttent au péril de leur vie ont le droit de savoir.
De savoir non seulement qui sont les pyromanes d’aujourd’hui, mais aussi que ce sera pire demain, sous l’influence de lobbies nuisibles aux politiques et règlementations européennes protectrices du climat. Sauf si nous réagissons vigoureusement en actionnant les bons leviers.
Car ces leviers, économiques et politiques, existent et sont actionnables collectivement. Nous avons en effet les pouvoirs de voter
- Avec nos pieds d’abord, en tant que consommateurs, salariés, épargnants,
- Et avec nos bulletins ensuite.
Nos médias focalisent aujourd’hui sur le spectacle des brasiers, la détresse des sinistrés et l’épuisement des pompiers, essentiels. Mais faute d’émotion « marketable », aucun ne dévoile le sabotage organisé au niveau européen des politiques protectrices du climat.
Après notre investigation sur l’OPA politique du secteur des énergies fossiles aux États-Unis, revenons donc en Europe.
Le dernier épisode législatif en matière climatique est sidérant : en décembre 2025, le Parlement européen a voté le premier grand démantèlement du Green Deal, le programme clé de l’Europe pour préserver le climat. Et spécialement la suppression de l’obligation légale de Plans de Transition pour les grandes entreprises pourtant introduite 18 mois auparavant, au sein de la Directive sur le Devoir de Vigilance Raisonnable (CSDDD). Ces plans de transition ont pour objectif d’aligner le business model des entreprises sur l’objectif de neutralité carbone de l’Europe en 2050 et l’Accord de Paris.
L’OPA des producteurs fossiles sur la politique climat de l’Europe est moins spectaculaire, mais tout aussi redoutable qu’aux USA.
Voyage dans l’autre marigot de l’influence…
1. Introduction : Les chiffres-clés
Le lobbying fossile européen se compte en centaines de millions par an et son intensité paraît aussi exorbitante qu’à Washington. Les ordres de grandeur documentés :
- 251 millions d’euros au minimum dépensés en lobbying européen par les cinq supermajors (BP, Chevron, ExxonMobil, Shell, TotalEnergies) et leurs associations professionnelles entre 2010 et 2019, avec environ 200 lobbyistes en poste à Bruxelles [1] ;
- Près de 900 réunions entre la Commission von der Leyen I (2019-2024) et des lobbyistes fossiles — soit quasiment une réunion par jour ouvré pendant quatre ans et demi [2] ;
- Le seul lobby de l’hydrogène — largement piloté par les gaziers — déclare 75,75 millions d’euros par an de dépenses d’influence auprès des institutions européennes [3].
Trois précautions de lecture, néanmoins. Primo, ces chiffres proviennent du registre de transparence de l’UE, déclaratif et truffé de données inexactes [4] : ce sont donc des minimums. Secundo, contrairement aux États-Unis, le financement des campagnes électorales européennes n’est pas le levier visiblement dominant — l’influence passe par l’accès, l’expertise et la co-construction réglementaire. Tertio, le Conseil, colégislateur, reste un angle mort presque total de la transparence.
On analyse ici, successivement :
- Le dernier épisode majeur : La suppression des exigences de plan de décarbonation au sein de la directive CSDDD relative au devoir de vigilance ;
- Les cibles visées : Commission, Parlement, Conseil, opinion ;
- Les vecteurs utilisés (comment ?) ;
- Les acteurs : majors européennes, acteurs étrangers, associations professionnelles ;
2. Le démantèlement Omnibus 2024-2025
Aux États-Unis, la nouvelle frontière de l’influence était le système judiciaire. En Europe, c’est l’hybridation entre lobbying privé et pression d’États étrangers — et la séquence Omnibus 2024-2025 en est le résultat.
2.1 L’escalade diplomatique au service des pétrogaziers US et qatari
La chronologie révèle une montée en puissance de la pression étrangère sur près d’un an :
- ExxonMobil, dès septembre 2024. Des documents transmis par une source confidentielle à SOMO montrent qu’Exxon faisait pression sur au moins un grand gouvernement européen avant même l’annonce de l’Omnibus par la Commission (novembre 2024), demandant une « pause » de la CSDDD voire son retrait. Un autre document liste les « modifications substantielles » demandées à défaut — dont la suppression intégrale des obligations de plan de transition climatique de l’article 22. Exxon est identifié comme l’acteur privé le plus actif sur l’Omnibus au Parlement [9].
- Début 2025 : Darren Woods (ExxonMobil) lobbye directement Donald Trump pour intégrer la CSDDD aux négociations commerciales US-UE [9] ;
- La « Competitiveness Roundtable » : onze multinationales, dont Chevron, ExxonMobil et Koch. Coalition majoritairement américaine dont les documents fuités évoquent une stratégie de « diviser pour régner » entre gouvernements européens pour obtenir la suppression de l’article climat.
- Les documents internes obtenus par SOMO décrivent une « Competitiveness Roundtable » animée par l’American Petroleum Institute, se réunissant chaque semaine après l’annonce de l’Omnibus par la Commission en février 2025, avec une stratégie explicite : exploiter les failles du processus législatif européen et mobiliser l’administration Trump pour combattre la loi à sa place [22].
- En juin 2025, pendant les dernières semaines de négociation au Conseil, le groupe discute d’obtenir de chefs de gouvernement qu’ils « interviennent politiquement » — Merz et Macron sont mentionnés dans la foulée. Huit réunions de lobbying lors des plénières de Strasbourg de mai et juin 2025 apparaissent au registre de transparence sous le seul nom du cabinet Teneo, sans mention des entreprises participantes [9][22].
- Méthodes rapportées : instrumentaliser la détresse du secteur automobile face aux droits de douane américains pour obtenir l’abandon ou la dilution de la CSDDD « comme concession dans les négociations tarifaires » ; campagne LinkedIn ciblée envisagée avec recours à des « dark posts » non rattachés aux profils des entreprises [9].
- Juillet 2025 : QatarEnergy menace de suspendre ses exportations de GNL vers l’UE [19] ;
- 21 août 2025 : l’accord-cadre commercial US-UE inclut des engagements correspondant à au moins trois des priorités d’ExxonMobil sur la CSDDD [9] ;
- Fédérations patronales. BusinessEurope a salué la proposition Omnibus ; une déclaration conjointe a été portée par la Responsible Business Alliance, Amfori, DIGITALEUROPE, Euratex, EuroCommerce et FoodDrinkEurope ; un appel commun de dirigeants français et allemands demandant l’abandon de législations environnementales a été publié — plusieurs signataires s’en sont ensuite distanciés.
- 22 octobre 2025 : le secrétaire américain à l’Énergie Chris Wright et le ministre qatari de l’Énergie Saad Sherida Al-Kaabi (également PDG de QatarEnergy) publient une lettre ouverte conjointe adressée aux chefs d’État des États membres, exigeant l’abrogation de la CSDDD ou, a minima, la suppression de son application extraterritoriale (article 2), des plans de transition climatique (article 22) et de la responsabilité civile (article 29) [22][25]. Cette lettre coïncide avec un vote du Parlement qui, ce même jour, rejette les amendements Omnibus et rouvre le texte — un vote qui, à ce stade, ne va donc pas dans le sens de l’industrie [26] ;
- 9 décembre 2025 : Parlement et Conseil concluent un accord provisoire expurgé précisément de la responsabilité civile harmonisée et des plans de transition climatique [8] ;
- 16 décembre 2025 : le Parlement adopte le texte (428 voix pour, 218 contre, 17 abstentions), par une alliance PPE / droites [8]. L’adoption définitive côté Conseil interviendra le 24 février 2026 (Directive (UE) 2026/470, entrée en vigueur le 18 mars 2026).
Deux lettres ouvertes de juristes universitaires (mai puis novembre 2025) ont mis en garde contre l’affaiblissement de l’article 22, invoquant notamment l’affaire Shell et le risque accru de contentieux en l’absence de cadre réglementaire clair.
Quatorze multinationales — dont IKEA, Nestlé et Unilever — ont publiquement refusé la réouverture de la CSDDD ; Deutsche Bank, KfW, Allianz et Amundi ont confirmé leur soutien au texte ; plus de 210 000 signatures ont été recueillies pour une loi forte sur les chaînes d’approvisionnement.
Enfin, le 25 novembre 2025, la Médiatrice européenne a conclu que la Commission avait contourné des étapes clés du « Better Regulation » — étude d’impact, consultation des parties prenantes [27].
2.2 Qui a porté le coup fatal à l’article 22 de la CSDDD ?
La chronologie institutionnelle est claire : le Parlement, pas la Commission ni le Conseil.
- 26 février 2025 — Commission. La proposition Omnibus I ne supprime pas l’article 22 : elle maintient l’obligation d’adopter un plan de transition mais retire l’exigence contraignante de le « mettre en œuvre » (put into effect). Étape déjà décisive : l’obligation de résultat devient une obligation formelle.
- 23 juin 2025 — Conseil. Mandat de négociation adopté sous présidence polonaise : le Conseil maintient l’obligation d’avoir un plan, avec des allègements. Ce n’est donc pas le Conseil qui demande la suppression.
- 13-22 octobre 2025 — Parlement, épisode charnière. La commission JURI vote son rapport le 13 octobre ; le mandat est rejeté en plénière le 22 octobre et le texte rouvert.
- 13 novembre 2025 — Parlement. Position adoptée par 382 voix contre 249 et 13 abstentions : le Parlement demande la suppression pure et simple des obligations de plan de transition de l’article 22, ce qui le distingue du Conseil. Rapporteur : Jörgen Warborn (PPE, Suède). Le mandat a été voté avec l’appui de l’extrême droite — le rapporteur ayant menacé de voter avec ces groupes si S&D, Verts et Renew ne concédaient pas davantage.
- 9 décembre 2025 — trilogue. L’accord provisoire retient la position du Parlement sur ce point. En réaction, l’eurodéputée S&D Lara Wolters, négociatrice historique du texte, démissionne de cette fonction.
C’est donc au Parlement le PPE, via son rapporteur Warborn, avec les voix de l’extrême droite — ni la Commission, ni le Conseil — qui a porté la suppression complète.
3. Les cibles du lobbying en Europe et les approches
3.1 La Commission : le monopole de l’initiative, cible numéro un
À Bruxelles, la Commission détient le monopole de l’initiative législative — c’est donc elle que l’industrie cultive en priorité, et en continu.
Sous la Commission von der Leyen I, et selon l’enquête conjointe de Transparency International EU et Fossil Free Politics, commissaires et cabinets ont tenu près de 900 réunions avec l’industrie fossile, Shell étant l’entreprise la plus reçue, et l’hydrogène le premier sujet de conversation [2]. Une analyse à mi-mandat comptait déjà 500 réunions entre décembre 2019 et mai 2022 [5].
Le moment révélateur : au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, c’est vers les PDG de Shell, BP, Total et ENI que la présidente von der Leyen s’est tournée pour organiser la sortie du gaz russe — s’assurant que les intéressés auraient leur mot à dire sur chaque étape [5].
Au-delà des réunions, la Commission a institutionnalisé la présence de l’industrie dans la fabrique réglementaire : la Clean Hydrogen Alliance, chargée de dresser la liste des projets hydrogène éligibles aux fonds publics, a été confiée pour l’essentiel… à l’industrie gazière [6].
3.2 Le Parlement : amendements clés en main et géopolitique
Le Parlement est le théâtre des batailles finales — et, depuis 2024, celui d’une reconfiguration politique qui a changé la donne.
Le vote de l’Omnibus I illustre la méthode. Adopté en décembre 2025 par une alliance des droites conservatrices et des extrêmes droites, le texte relève le seuil d’application de la CSDDD (devoir de vigilance) aux entreprises de l’UE de plus de 5 000 salariés et 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires net — réduisant le périmètre à environ 1 600 entreprises [7] —, et supprime les plans de transition climatique obligatoires ainsi que l’harmonisation de la responsabilité civile [8]. La directive continue toutefois de viser les entreprises non-UE réalisant plus de 1,5 milliard d’euros de chiffre d’affaires dans l’UE, sans condition d’effectif : c’est précisément cette portée extraterritoriale (article 2) que la lettre américano-qatarie demandait de supprimer (cf. section 2) [25].
Selon l’enquête de SOMO, trois des quatre priorités d’ExxonMobil pour affaiblir la CSDDD se retrouvent dans la position du rapporteur du Parlement, Jörgen Warborn — comme dans la proposition de la Commission et la position du Conseil [9].
L’ONG BLOOM, qui réclame une commission d’enquête parlementaire, va plus loin et décrit le rôle de ce même rapporteur comme la pièce maîtresse d’un plan de déstabilisation orchestré par l’administration Trump, adossé aux industries fossiles et pétrochimiques [10]. Cette dernière qualification relève de l’analyse militante — mais les faits matériels (réunions, reprise des amendements, lettre conjointe américano-qatarie, cf. section 2) sont, eux, documentés.
3.3 Le Conseil : un angle mort démocratique
Le lobbying du Conseil est, lui, structurellement opaque.
Le registre de transparence ne s’applique au Conseil que sur base volontaire, chaque représentation permanente décidant seule d’appliquer ou non le principe de conditionnalité [11]. Lorsque Corporate Europe Observatory a adressé des demandes d’accès aux documents à 19 représentations permanentes, seules la Roumanie et les Pays-Bas ont fourni des données complètes — lesquelles confirment que ces représentations sont une cible majeure des lobbyistes [12].
Le canal le plus efficace reste les capitales elles-mêmes : sur la CSDDD, l’Allemagne et la France ont proposé la suppression pure et simple de la directive au nom de la compétitivité, l’Espagne plaidant à l’inverse son maintien [13]. Le lobbying national se transforme ainsi en position de négociation européenne — sans aucune traçabilité.
3.4 L’opinion publique et le récit : du « gaz de transition » à la « compétitivité »
Comme aux États-Unis, le terrain est préparé en amont par la bataille des récits — mais avec un vocabulaire adapté : ici, pas de « gas car ban », mais la « neutralité technologique », le « gaz énergie de transition », l’« hydrogène propre » et, depuis 2024, la « compétitivité ».
La séquence 2024-2025 a vu un second récit s’imposer : la Déclaration d’Anvers (février 2024), portée par Cefic et BusinessEurope, a lancé le plaidoyer pour un règlement Omnibus « corrigeant » les lois de durabilité — la plupart des entreprises laissant les associations porter le message à leur place [9]. Douze mois plus tard, la Commission présentait son paquet Omnibus.
4. Les multiples leviers de lobbying politique en Europe
4.1 Le lobbying enregistré : des budgets en hausse d’un tiers en 5 ans
Le registre de transparence recense 162 entreprises et associations déclarant chacune au moins 1 million d’euros annuels, pour un total d’au moins 343 millions d’euros par an — en hausse d’un tiers depuis 2020 — l’énergie figurant, avec la tech, la banque et la chimie, parmi les secteurs dominants [4]. Sur la décennie 2010, les cinq supermajors déclaraient 123,3 millions d’euros, leurs associations 128 millions supplémentaires [15].
Est-il légitime que des secteurs opulents puissent ainsi peser pour faire pencher encore plus la balance des prises de décision en leur faveur ? A l’évidence, cela augmente sensiblement le risque pour l’intérêt général, en sur-favorisant les intérêts particuliers.
4.2 L’accès au plus haut niveau : la voie royale
À Bruxelles, le graal est la réunion de cabinet. Les cinq supermajors et leurs associations avaient obtenu 327 réunions de haut niveau avec la Commission entre 2014 et 2019 — plus d’une par semaine [1] ; le rythme s’est maintenu sous von der Leyen [2].
4.3 L’effet fédérations : la démultiplication discrète
Une analyse de Transparency International EU sur les sept majors révèle le cœur du système : en intégrant les réunions obtenues via leurs réseaux d’associations professionnelles, le nombre de réunions documentées passe de 203 à 1 033 — une multiplication par cinq de l’accès réel [16]. C’est un levier qui transforme une présence visible en omniprésence.
4.4 Le « revolving door » : la version bruxelloise
En Europe aussi, on sait cultiver le ballet continu entre directions générales et industrie. Cas d’école : Klaus-Dieter Borchardt, directeur général adjoint à l’énergie et architecte des dossiers gaz et hydrogène, a rejoint le cabinet Baker McKenzie — où il a retrouvé son ancien collègue Christopher Jones, lui aussi ex-DG adjoint à l’énergie, au sein de l’équipe… hydrogène [6]. Au sommet, la nomination de Wopke Hoekstra, ancien de Shell, comme commissaire au climat avait suscité l’opposition de 50 organisations [17].
4.5 La co-construction institutionnelle : les secteurs à la plume
Levier sans équivalent américain : la Commission associe formellement l’industrie à l’élaboration des règles via alliances industrielles, partenariats public-privé et groupes d’experts. Illustration récente : IOGP, FuelsEurope, Eurogas et Hydrogen Europe ont ainsi obtenu de peser sur l’acte délégué « hydrogène bas carbone » pour y faire inclure le gaz fossile avec CCS, assorti de demandes de clauses de grandfathering protégeant les projets décidés avant 2030 [14].
4.6 Le chantage économique : un levier qui monte
Nouveauté du cycle 2024-2025 : la menace d’investissement et d’approvisionnement brandie publiquement, sans complexe.
ExxonMobil a conditionné son plan d’investissement de 20 milliards de dollars en Europe au retrait ou à la révision de la CSDDD [9] ; son PDG Darren Woods a publiquement décrit un retrait progressif d’Europe, près de 19 activités ayant déjà été cédées ou fermées [18].
QatarEnergy a menacé en juillet 2025 de suspendre ses exportations de GNL vers l’UE sans révision substantielle de la directive [19].
Du lobbying à la coercition…
5. Les méthodes par type d’acteur
5.1 Les majors européennes : la méthode institutionnelle
Shell, TotalEnergies, Eni, Equinor, Engie, plus les opérateurs d’infrastructures gazières (Fluxys, Gasunie, GRTgaz, Snam, Enagás) : leur registre est celui de l’insider. Présence permanente à Bruxelles, sièges dans toutes les alliances industrielles, accès direct aux commissaires — Shell en tête des compteurs de réunions [2]. Leur posture publique est celle de la « transition » : hydrogène, CCS, gaz « bas carbone ». Mais les documents obtenus par SOMO placent TotalEnergies parmi les dix multinationales ayant activement œuvré à diluer la CSDDD [20] — le discours de transition n’immunise pas contre le lobbying de dérégulation.
5.2 Les majors étrangères : la méthode frontale
ExxonMobil incarne la méthode américaine importée à Bruxelles : au moins 25 réunions avec la Commission et le Parlement sur l’Omnibus et la CSDDD entre janvier 2024 et juillet 2025 — l’entreprise la plus active sur le dossier — doublées d’un lobbying direct de son PDG auprès de Donald Trump (Mar-a-Lago, Maison-Blanche, début 2025) pour faire de la CSDDD un enjeu des négociations commerciales transatlantiques [9].
Chevron figure également parmi les dix multinationales identifiées par SOMO [20]. Côté étatique,
QatarEnergy a joué l’arme de l’approvisionnement (cf. 4.6 et section 2).
5.3 Les associations professionnelles : les exécutants furtifs
La logique est simple : diluer la responsabilité, démultiplier l’impact.
- Sectorielles fossiles : FuelsEurope (raffinage), Eurogas (plus de trente gaziers dont Shell et TotalEnergies [14]), IOGP (producteurs, y compris non européens), Hydrogen Europe et ses 600 membres.
- Transversales : Cefic (chimie) et surtout BusinessEurope, considérée comme le lobby le plus actif et probablement le plus puissant auprès des institutions [17] — c’est par elles qu’a transité la Déclaration d’Anvers et la demande d’Omnibus [9].
- Historiques : le procédé ne date pas d’hier. Dès 1990, l’industrie pétrolière créait EUROPIA pour défendre ses intérêts auprès « de la Commission, du Parlement et des leaders d’opinion » — et contribuait à enterrer le projet de taxe carbone européenne [21].
Récapitulatif des stratégies d’influence par type d’acteur
| Dimension | Majors européennes | Acteurs étrangers | Associations |
| Vecteur dominant | Accès direct Commission + alliances industrielles | Lobbying direct + relais diplomatique de l’État d’origine | Récits collectifs + consultations + réunions démultipliées |
| Cible principale | Commission (initiative, actes délégués) | Commission + Parlement + capitales | Les trois institutions + opinion |
| Posture publique | « Transition », hydrogène, CCS | « Compétitivité », menace de retrait | « Simplification », « neutralité technologique » |
| Transparence | Registre UE (déclaratif, lacunaire) | Registre UE + canaux diplomatiques opaques | Registre UE ; effet réseau peu traçable |
| Exemples clés | Shell, TotalEnergies, Eni, Equinor | ExxonMobil, Chevron, QatarEnergy | BusinessEurope, Cefic, Eurogas, IOGP, FuelsEurope, Hydrogen Europe |
6. Conclusion : une ingérence étrangère inédite, des forces européennes complaisantes ou complices qui exigent notre réaction
Trois constats, qui tendent à aligner l’Europe sur la situation américaine.
- L’asymétrie exorbitante, ici aussi. 343 millions d’euros annuels déclarés par les seuls gros budgets corporate [4], un quart de milliard sur la décennie 2010 pour cinq entreprises et leurs relais [1], près de 900 réunions avec une seule Commission [2]. Le rapport de forces documenté est sans appel — et les chiffres réels sont nécessairement supérieurs aux déclarations. Une spirale garantie au bénéfice des intérêts particuliers, au détriment de l’intérêt général.
- La permissivité du système. Bruxelles a un registre déclaratif, mais le Conseil est exempté de toute transparence obligatoire [11][12], des alliances industrielles où l’industrie co-écrit les règles qui la concernent [6][14], et un revolving door sans période de carence dissuasive. L’OPA européenne n’achète pas des élections : elle s’installe dans la salle des machines.
- La nouveauté de 2025, le chantage et l’ingérence de l’étranger. Une lettre conjointe de deux gouvernements étrangers, publiée le jour d’un vote du Parlement européen, dictant le contenu d’une directive — et obtenant, deux mois plus tard, l’essentiel de gain de cause [22][8]. Le lobbying fossile ne se contente plus d’influencer la norme européenne : il mobilise des États sous contrôle pour la défaire.
L’alerte que nous formulions pour les démocraties européennes dans notre analyse américaine s’est donc déjà matérialisée.
La plupart des réformes techniques nécessaires sont portées par la coalition Fossil Free Politics et près de 200 organisations [1] :
- Transparence obligatoire et harmonisée incluant le Conseil et les représentations permanentes,
- Encadrement des conflits d’intérêts sur le modèle de la convention anti-tabac (CCLAT), périodes de carence réelles,
- Traçabilité de l’influence des pays tiers.
Mais, en parallèle, tous les citoyens ont le droit de savoir, et les médias de faire savoir qui influence comment les décisions qui façonnent leur avenir et le climat des générations futures.
Et ils ont – nous avons – le pouvoir – et donc le devoir – de réagir collectivement en votant. Avec nos pieds, d’abord, en qualité de
- Consommateurs vis-à-vis de nos fournisseurs d’énergie, de produits ou de services,
- Candidats ou salariés vis-à-vis des entreprises employeurs,
- Épargnants via nos choix d’investissement.
La cabale mondiale contre Tesla en 2025 n’a-t-elle pas montré l’efficacité du levier boycott ? Au moins provisoirement puisque son CEO annonce ces jours-ci son retour sur la scène politique en faveur des Républicains…
Le Palmarès annuel des Trajectoires Climat du CAC 40 que nous publions a cette utilité !
Et nous avons aussi, évidemment, le pouvoir de choisir nos représentants politiques en fonction de leurs actes et de leurs programmes.
Le destin du Green Deal — outre la crédibilité de l’Union comme puissance normative climatique — et la préservation des intérêts fondamentaux des générations futures — en dépendent.
Références
[1] Corporate Europe Observatory / Food & Water Europe / Friends of the Earth Europe / Greenpeace EU – « Big Oil and Gas spent over 250 million euros lobbying the EU » (octobre 2019) — https://corporateeurope.org/en/2019/10/big-oil-and-gas-spent-over-250-million-euros-lobbying-eu
[2] Fossil Free Politics / Transparency International EU – « 2019-2024 Von der Leyen Commission X Fossil Fuel Industry », enquête conjointe de fin de mandat (septembre 2024). Les ~900 réunions se décomposent en 404 réunions avec des entreprises fossiles et 483 avec des organisations comptant un ou plusieurs membres fossiles ; l’hydrogène en constitue le premier sujet (67 réunions) — https://fossilfreepolitics.org/news/fulltime-report-vdl-commission-fossil-fuel-lobbyists/
[3] Corporate Europe Observatory – « The dirty truth about the EU’s hydrogen push » — https://corporateeurope.org/en/dirty-truth-about-EU-hydrogen-push
[4] Corporate Europe Observatory / LobbyControl – « The EU’s lobby league table » (février 2025) — https://corporateeurope.org/en/2025/02/eus-lobby-league-table
[5] Friends of the Earth Europe / Fossil Free Politics – « Half time for von der Leyen Commission reveals fossil fuel industry in the driver’s seat » (2022) — https://friendsoftheearth.eu/publication/half-time-commission-reveals-fossil-fuel-industry-still-in-drivers-seat/
[6] Corporate Europe Observatory – « The hydrogen hype : Gas industry fairy tale or climate horror story ? » (décembre 2020) — https://corporateeurope.org/en/hydrogen-hype
[7] Business Chief – « How will EU Omnibus Package Approval Impact Businesses ? » (décembre 2025) — https://businesschief.com/news/omnibus-what-next-as-eu-votes-to-slash-climate-regulations
[8] ExxonKnews – « Top U.S. oil lobby API targets landmark EU climate law, policy document shows » (janvier 2026) — https://www.exxonknews.org/p/top-us-oil-lobby-api-targets-landmark
[9] SOMO – « How Big Oil kills sustainability and climate legislation » (novembre 2025) ; et SOMO – enquête « Competitiveness Roundtable » — https://www.somo.nl/how-big-oil-kills-sustainability-and-climate-legislation/
[10] BLOOM Association – « L’enquête inédite de BLOOM sur l’ingérence américaine au Parlement européen » (février 2026) — https://bloomassociation.org/explosif-lenquete-inedite-de-bloom-sur-lingerence-americaine-au-parlement-europeen/
[11] Transparency International EU – « Lobby transparency across the EU », briefing (2024) — https://transparency.eu/wp-content/uploads/2024/02/Transparency-international-EU_briefing_Lobby-transparency-in-the-EU.pdf
[12] Corporate Europe Observatory – « Lobbying at Permanent Representations of Member States » (février 2019) — https://corporateeurope.org/en/power-lobbies/2019/02/data-permanent-representations-lobbying
[13] Reuters – « French, German leaders call on EU to scrap supply chain audit law » (20 mai 2025) : au sommet Choose France, E. Macron déclare, aux côtés de F. Merz, que la CSDDD et d’autres textes doivent être « mis hors de la table » et non simplement reportés ; des diplomates européens cités par Reuters précisent qu’avant ces interventions franco-allemandes, l’abrogation complète n’était pas sur la table — https://www.usnews.com/news/world/articles/2025-05-20/french-german-leaders-call-on-eu-to-scrap-supply-chain-audit-law ; F. Merz avait ouvert la voie dès sa visite inaugurale à Bruxelles (9 mai 2025) : « Nous abrogerons la loi nationale en Allemagne, et j’attends de l’Union européenne qu’elle suive et annule réellement cette directive » (dpa) — https://www.yahoo.com/news/german-chancellor-merz-calls-eu-115433585.html ; sur la position espagnole en faveur du maintien de la directive : Reuters / Hydrocarbon Processing (octobre 2025) — https://www.hydrocarbonprocessing.com/news/2025/10/eu-plans-changes-to-sustainability-law-as-us-qatar-increase-pressure/
[14] Corporate Europe Observatory – « EU Clean Industrial Deal in action » (mars 2025) — https://corporateeurope.org/en/2025/3/EU-Clean-Industrial-Deal-in-action
[15] AFP, repris in Arab News – « Oil, gas giants spend €250 millions on EU lobbying : Green groups » (octobre 2019)
[16] Transparency International EU – « Pipelines of Power : Big Oil’s lobbying footprint on EU climate policy » (septembre 2024) — https://transparency.eu/wp-content/uploads/2024/09/embargoed_TI-EU_pipelines-of-power_report.pdf
[17] Corporate Europe Observatory – dossier « Lobby transparency » (lettre de 50 organisations contre la nomination de W. Hoekstra ; BusinessEurope) —https://corporateeurope.org/en/2023/09/50-orgs-say-no-fossil-fuel-ally-hoekstra-eu-climate-commissioner
[18] Reuters / Yahoo Finance – « Exxon directly lobbies Trump to quash EU climate law » (2025) — https://finance.yahoo.com/news/exxon-seeks-us-political-help-111017284.html
[19] Global Witness – « New data shows mega-pollution of companies still in scope of CSDDD » (octobre 2025) — https://globalwitness.org/en/campaigns/fossil-fuels/new-data-reveals-mega-pollution-of-companies-still-in-scope-of-eu-climate-accountability-law/
[20] Climate Home News – « EU weakening of corporate sustainability rules ‘jeopardises’ climate action » (décembre 2025) — https://www.climatechangenews.com/2025/12/10/eu-weakening-of-corporate-sustainability-rules-jeopardises-climate-action-critics-say/
[21] Notre Affaire à Tous – « « L’histoire se répète » : les entreprises du secteur des énergies fossiles mènent un lobbying acharné contre la réglementation européenne dans les années 1990 et aujourd’hui » — https://notreaffaireatous.org/lhistoire-se-repete-les-entreprises-du-secteur-des-energies-fossiles-menent-un-lobbying-acharne-contre-la-reglementation-europeenne-dans-les-annees-1990-et-aujourdhui/
[22] ExxonKnews / SOMO – documents internes de l’American Petroleum Institute sur la « Competitiveness Roundtable » et la lettre conjointe US-Qatar (janvier 2026) — https://www.exxonknews.org/p/top-us-oil-lobby-api-targets-landmark
[23] Business and Human Rights Resource Centre – « EU Parliament’s approval of Omnibus I seals significant cuts to CSDDD » (décembre 2025) ; voir aussi le portail de suivi CSDDD du BHRRC — https://www.business-humanrights.org/en/latest-news/eu-parliaments-approval-of-omnibus-i-seals-significant-cuts-to-csddd-yet-ground-rules-to-build-on-remain/
[24] Parlement européen – « Transparency of third-country lobbying in EU decision-making », communiqué IMCO (octobre 2025) — https://www.europarl.europa.eu/news/en/press-room/20251013IPR30893/transparency-of-third-country-lobbying-in-eu-decision-making
[25] U.S. Department of Energy – « U.S. Energy Secretary and Qatari Energy Minister Send Letter to EU Regarding Proposed Corporate Climate Regulations » (22 octobre 2025 ; texte intégral de la lettre) — https://www.energy.gov/articles/us-energy-secretary-and-qatari-energy-minister-send-letter-eu-regarding-proposed-corporate
[26] Green Central Banking / Reuters – « EU sustainability omnibus proposals rejected in secret vote » (23 octobre 2025) — https://greencentralbanking.com/2025/10/23/eu-politicians-reject-sustainability-omnibus-proposals-in-surprise-secret-vote/
[27] Médiatrice européenne – décision du 25 novembre 2025 concluant au contournement d’étapes clés de la procédure « Better Regulation » (étude d’impact, consultation des parties prenantes) lors de la préparation de l’Omnibus — https://www.ombudsman.europa.eu (référence exacte de la décision à compléter)
