A la suite de la publication du Palmarès des trajectoires Climat des entreprises du CAC40 publié le 7 février 2024 , nous revenons plus en détail sur de bonnes pratiques que nous avons relevées au cours de notre étude. Il s’agit ici d’inspirer par des exemples issus des entreprises les plus volontaristes.

Cet article est le deuxième d’une série de 3 : après avoir déjà abordé le Vouloir Faire (Engagements 2030 et 2050, publié le 17/02/2024 , voici à présent le Savoir Faire (Plan d’Actions), qui sera prochainement suivi du Pouvoir Faire (Financement) et de la Gouvernance.

La mise en action cohérente du Savoir Faire

Les Groupes les plus transparents (ex ENGIE) publient une trajectoire complète incluant tous les leviers sur lesquels ils s’appuient pour se décarboner, ainsi que les impacts de chacun en valeur absolue : ainsi, la contribution de chaque levier est chiffrée et détaillée, permettant de crédibiliser le plan d’action. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et la meilleure pratique ici est de tout simplement reprendre le graphique suggéré par la CSRD dans son exigence de publication E1-1 du Plan de transition pour l’atténuation du changement climatique.0

Horizons 2030 et 2050: 2 paradigmes distincts

Pour la majorité des Groupes, les trajectoires NetZeroCarbon 2050 sont trop souvent un prolongement des actions mises en œuvre pour les objectifs 2030. Stratégiquement, il nous semble que ces 2 horizons méritent 2 plans d’actions distincts et complémentaires :

  • La première trajectoire utilise les techniques actuelles ou très rapidement disponibles pour avoir une baisse rapide à l’horizon très proche qu’est 2030,
  • La seconde trajectoire inclut les évolutions de demain, dont la maturation demandera a minima 10 ans… Il faut donc urgemment investir pour les développer au pas de course. En effet, si la mise sur le marché d’une innovation technique peut parfois sembler relativement rapide (par exemple l’électrification de la mobilité), cela est avant tout parce qu’il y a eu préalablement 20 à 30 ans de recherche fondamentale. A l’inverse, en ce qui concerne la capture carbone ou encore l’hydrogène vert, il reste encore beaucoup de pistes à explorer et d’investissements à réaliser.

Les plans d’actions à court terme (2030) sur le scope 1&2

Sur les 38 Groupes étudiés (rappel : les organismes financiers ne sont pas considérés pour l’instant), toutes mettent en œuvre peu ou prou des solutions connues pour traiter le scope 1&2. On retrouvera ainsi comme bonnes pratiques assez largement répandues :

  • Mettre en œuvre tous moyens d’améliorer l’efficacité énergétique de la production, en particulier sur les industries à forte intensité énergétique (sidérurgie, …). Cette mesure étant non seulement celle qui réduit rapidement et significativement l’empreinte carbone, mais également celle qui améliore le rendement financier de la production, elle est incontournable. Sa seule limite tient dans la capacité de financement de l’entreprise qui contraint sa priorisation . Nous reviendrons en détail sur cet aspect dans notre 3e article sur le Pouvoir Faire,
  • Limiter la consommation des bâtiments : isolation, gestion centralisée et optimisée du chauffage et de l’éclairage, …
  • Réduire l’intensité carbone de l’énergie consommée
    • Produire sa propre électricité verte, le plus fréquemment mis en place consistant à équiper les bâtiments de panneaux photovoltaïques,
    • S’approvisionner en électricité verte (issue d’EnR)
    • Basculer sur du biogaz / biocarburants
    • A minima, sortir du charbon et du pétrole, qui est souvent un des premiers enjeux pour les sites hors-Europe
  • Utiliser des data center internes bas carbone: Capgemini affiche ainsi un objectif de réduction de 50% de l’empreinte carbone informatique de chaque collaborateurs en 2030 vs 2021.
  • Electrifier à 100% la flotte de véhicules. Pour aller plus loin sur ce sujet, on pourra regretter qu’aucun groupe n’impose tout simplement des véhicules de flotte légers et peu émetteurs.

Les plans d’actions à court terme (2030) sur le scope 3 amont

  • Agir sur le sourcing : pour certains secteurs tels que le Luxe ou la Grande Distribution, cela représente jusqu’à 90% de l’empreinte carbone totale ! L’ampleur et la profondeur du plan d’action mis en place sont donc ici primordiales. Or, cela se limite trop souvent à viser un % de fournisseurs certifiés (Ecovadis , CDP ou autre), ce qui ne promet en rien un objectif ambitieux de la baisse de leur empreinte carbone. Les bonnes pratiques consistent plutôt à mettre en place un véritable accompagnement de ses fournisseurs avec des objectifs clairs et rigoureux de baisse d’émissions de GES.
  • Mettre en place de l’éco-conception en utilisant des matériaux durables et biosourcés générant moins de déchets dans la chaine de valeur amont. Ainsi, Thalès annonce avoir éco-conçus 84% de ses produits, avec un objectif de 100% dès l’année suivante,
  • Intégrer des matériaux recyclables afin de réduire l’empreinte carbone des composants sourcés : principe de l’économie circulaire,
  • Décarboner l’IT en agissant sur la chaine logistique (Diminuer la fréquence de renouvellement du matériel IT, en mettant en place un sourcing certifié renew par exemple, sur la consommation énergétique et sur le comportement des utilisateurs.
  • Réduire les déplacements business en particulier par avion. Simple en apparence, cette évolution fait souvent face à des résistances culturelles et rares sont les entreprises qui se fixent un objectif chiffré, la plupart se contentant de mentionner des « incitations » et non des interdictions. Capgemini fait exception avec un objectif ambitieux de -90% en valeur absolue en 2040 et un jalon intermédiaire de -55% en intensité (par employé) en 2030.
  • Agir sur les déplacements domicile-travail, en incitant au télétravail (pour les métiers où cela est évidemment possible) et en développant le co-voiturage. Mais cette mesure est souvent incantatoire, l’entreprise sensibilisant et facilitant la mobilité douce sans trajectoire précise. Seul Capgemini affiche, là encore, Capgemini fait exception avec un objectif ambitieux de -90% en valeur absolue en 2040 et un jalon intermédiaire de -55% en intensité (par employé) en 2030.

Les plans d’actions à court terme (2030) sur le scope 3 aval

  • Améliorer l’efficacité énergétique des produits : pour le secteur du Transport notamment, cela représente l’enjeu essentiel.
    • L’automobile a toujours été le secteur de référence en matière d’optimisation industrielle, et cette recherche de performance engagée depuis des décennies a permis d’améliorer incroyablement le rendement des moteurs thermiques depuis 50 ans. L’asymptote en la matière est toutefois assez proche, et le progrès ici aurait dû venir d’une réduction de poids/SCx. Malheureusement, les constructeurs ont provoqué une forte demande du marché en SUV et aucun mécanisme réglementaire ne vient la contrecarrer efficacement.
    • L’aéronautique ayant moins cette problématique de « design », les progrès en termes d’efficacité aérodynamique ont encore beaucoup de potentiel. Ainsi, des gains de 20% à 30% sont attendus par Airbus et Air France.
  • Réduire l’empreinte carbone de l’énergie consommée par les produits vendus : une fois l’asymptote du rendement en vue, le levier suivant suppose un changement radical qui impacte souvent le Business Model même de l’entreprise. L’automobile bascule massivement vers le moteur électrique, l’avenir de l’aviation se situe dans les SAF (voir ci-après), et les énergéticiens produisent et vendent de plus en plus d’énergie renouvelable,
  • Réduire l’intensité carbone de la distribution des produits : optimisation des flux (taux de remplissage des camions), suppression de l’avion, augmenter le ferroutage,
  • Gestion des déchets : principe même de la circularité, favoriser le recyclage/reconditionnement/réutilisation permet de diminuer directement son empreinte carbone. Citons Orange pour son engagement dans l’économie circulaire avec la généralisation de son programme RE des équipements mobiles.
  • Supprimer la totalité des emballages plastiques en remplaçant par du carton

Les plans d’actions à long terme

Les évolutions en rupture doivent être engagées sans délai afin de prendre efficacement le relai de ces actions de court terme. Elles sont de 2 types :

  • Des évolutions très poussées de technologies connues
    • Utilisation de SAF (Sustainable Aviation Fuel, « bio-carburants » non issus du pétrole) pour le secteur aéronautique : les turboréacteurs doivent en effet évoluer afin de pouvoir intégrer ce nouveau biocarburant (utilisé aujourd’hui à environ 10%). Toutefois, le principal enjeu ici est de développer toute la chaine d’approvisionnement en SAF, ce qui implique des défis complexes concernant notamment l’utilisation des sols cultivables déjà insuffisants pour nourrir la population mondiale et/ou capturer du carbone… et en diminution à cause du réchauffement climatique.
    • Hydrogène vert : issu actuellement à 99% du craquage d’hydrocarbures, l’enjeu est de basculer à 100% sur l’électrolyse… dont l’électricité devra elle-même être décarbonée. Une telle complexité nécessite de gros investissements, Air Liquide bien sûr mais aussi ArcelorMittal y consacrent d’ores et déjà beaucoup de moyens
    • Gaz vert : méthanation ou méthanisation impliquent aussi des défis complexes en termes d’utilisation des sols et des externalités négatives générées (fuites de méthane, utilisation du digestat)
    • Mobilité mixte : à noter le programme déployé par Air France pour remplacer les courtes liaisons de transfert par du train. Le défi est ici culturel, lorsqu’on connait la difficulté actuelle à supprimer les vols de moins de 700km
    • Spécificités sectorielles, telle que le DRI-EAF (Direct Reduced Iron-Electric Arc Furnace) chez ArcelorMital
  • Des « Paris sur l’Avenir”
    • Carbon capture and storage (CCS) : cette technologie est une brique indispensable dans un monde décarboné en 2050. A ce jour, elle est très loin d’être mature, tant sur la technologie de capture que son acheminement vers des lieux de stockage sécurisés. On doit souligner les efforts de certains Groupes qui investissent beaucoup directement ou indirectement dans cette recherche, tels TotalEnergies.
    • Compensation : cette solution consiste à financer des projets d’autres entreprises, souvent dans d’autres géographies pour supprimer des émissions de CO2e soit à moindre cout soit qui n’auraient pas pu être supprimées par l’entreprise. Ce type d’actions est a priori suspect dans une trajectoire Climat. En effet, de nombreuses études ont remis en cause la solidité de ces partenariats tan en terme d’efficacité que de durabilité. Il convient donc de réserver cette solution aux seules émissions résiduelles de 2050, après que l’entreprise ait fait tout ce qui était en son pouvoir pour réduire son empreinte carbone.

Rédigé le 28/02/2024 sous la coordination de Malcolm STEWART –  malcolm@futur.green